La vie sexuelle et amoureuse, littéraire et picturale de Grisélidis R.

THÉÂTRE • Grisélidis Réal ou l’écriture au ventre. Entre célébration du corps noir, vertige des sens, désespérance et corps brisé, voici l’odyssée d’une courtisane au grand cœur qui pensait son métier de prostituée en termes de mission humaniste. Dans « Grisélidis » signé Coraly Zahonero, la péripatéticienne, peintre dessinatrice et écrivain est comme racontée par elle-même, sur un ton proche tour à tour de l’entretien et de la poésie à l’état sauvage.

"Grisélidis" de et par Coraly Zahonero. Photo de Jean-Erick Pasquier

Grisélidis Réal qui, à la fin de sa vie, se gaussait de tout, y compris de la mort est dotée d’une prose s’autorisant « des fulgurances magnifiques, bouleversantes, musicales. Gonflées de lyrisme, chargées d’émotion, ses phrases sont empreintes d’une magnificence baroque et de cette liberté révoltée des valses tziganes chères à l’auteure », pose la critique littéraire et nouvelliste, Anne Pitteloud. Elle ajoute : « Les écrits du moi sont bien le lieu privilégié d’une interrogation sur l’identité, où un ‘je’ mouvant se construit et s’invente dans le processus de l’écriture. » Ceci, en abordant, au sein du « texte même la question de l’écriture et de ses limites. »

Grisélidis, la pièce conçue et incarnée par la comédienne Coraly Zahonero appartenant depuis seize ans à la troupe la plus prestigieuse qui soit, celle de la Comédie-Française, se scelle sur les paroles du poème Hallali, daté du 11 mai 2002 à l’Hôpital universitaire de Genève. Elles sont dites lentement par l’auteure, sur un ton appliqué et attentif détachant chaque syllabe : « Dans le ciel bleu argent / Inéluctable est l’heure, impassible l’instant / Qui fauche à la racine la fleur de notre vie, / Quand tourne et quand s’arrête la roue couleur du temps / J’abandonne mes ivresses passées / J’exile mes passions secrètes / Mains douces, mains de feu zébrant la chair obscure / Alcool noir.  Alcool rouge, alcool vert / Sexe bleu, Cœur en fête. / Couchez-vous Voluptés / Comme des chiens à mes pied / Et léchez vos blessures / J’entends la nuit chanter / Bien au-delà des murs / L’aurore s’envoler / Sur son lit de velours ».

En entretien autour de la petite table d’un restaurant jouxtant le Théâtre du Petit Louvre, Coraly Zahonero explique  : « J’ai été bouleversée par son dernier recueil, ‘Les Sphinx’, un livre où Grisélidis combat le cancer avec une dignité et une force incroyables. Avec la même force et dignité qui l’ont vue combattre pour les droits des prostituées. Elle y écrit :  » A la fin, le silence et la poésie « . Il est ainsi beau que ce spectacle finisse aussi en poésie. D’où l’envie que les gens repartent en compagnie de la beauté absolue de cette âme après avoir entendu des choses très crues. » Et la comédienne d’évoquer « un personnage de légende éminemment théâtral ». Il l’a peut-être ramenée sur les rivages de certains rôles du répertoire qu’elle a interprété, dont Mafanwy Price qui faisait le chien dans La Mer d’Edward Bond et ses personnages en quête de vérité et d’idéaux. Une pièce d’avant le déluge et le début de la Grande Guerre, comique, tragique et férocement humaniste mise en scène par Alain Françon en 2016 à La Comédie-Française.

Dans le programme de la Comédie-Française, dont son actuel directeur Eric Ruf a souhaité l’ouverture sur des monologues au fil d’un programme intitulé « Singulis », Coraly Zahonero écrit : « Rencontrer les mots de Grisélidis Réal, prostituée révolutionnaire et anarchiste, fut un vrai choc, un bouleversement. Ce spectacle est né de ma volonté de restituer ce choc. J’ai eu très vite l’absolue certitude que ses mots devaient être dits, qu’ils étaient nécessaires. J’allais donc inventer son personnage de théâtre pour les mettre debout et les faire résonner sur une scène. Comme un puzzle, j’ai rassemblé tout ce qui, dans ses écrits et dans ses interviews, trouvait un écho en moi, jusqu’à ce que j’obtienne un texte homogène. Son style est unique, fait de gouaille rageuse et drôle, de poésie ciselée. Elle défie toutes les conventions, avec ses mots terribles de révolte et de beauté qui démasquent toutes les hypocrisies de notre siècle et tentent de changer le regard de la société sur ces femmes maudites, dites putains, dont elle fut l’égérie. Elle a lutté toute sa vie pour que les prostituées soient respectées, remerciées, que la société les reconnaisse, que les lois les protègent et cessent de les stigmatiser et de les punir. »

Grisélidis Shéhérazade

« J’ai voulu débuté avec son seul texte littéraire romanesque. Empreint d’une grande beauté, ‘Le Noir est une couleur’, se révèle si construit et travaillé. Il décrit la première passe qui n’est pas vraiment inaugurale. C’est par ce roman qu’elle s’est inventé son destin. Sa vie y bascule. Elle s’est révoltée. Voulant être libre, elle entreprend cette fuite insensée, folle avec ce Noir de quarante ans, schizophrène. C’est ce personnage théâtral qui sort de la Nuit, Grisélidis, la putain, l’hétaïre éternelle, qui revient parler. La poser ainsi en conteuse venant elle-même raconter ce qu’elle a décidé de fixer pour l’éternité. Il y fallait aussi sa révolte, sa dimension sociale fustigeant les politiques et leur hypocrisie face à l’activité prostitutionnelle », détaille la comédienne. Côté silhouette, Coraly Zahonero ne lésine pas, à l’image de son « modèle », sur le rimmel et le khôl qui disent la gitane autant que la tenue noire en velours marouflée de motifs en relief.

« Moi je suis de race gitane. J’aime la nuit et son haleine invisible qui donne à l’univers son espace sans limite », entend-on dans Le Noir est une couleur. Royauté et pauvreté tzigane s’entremêlent lorsque Marina Salzmann aujourd’hui enseignante et nouvelliste consacrée par l’ancien Prix Schiller étudie il y a vingt ans « L’Univers vestimentaire dans La Passe imaginaire ». Elle écrit sur l’accessoire vestimentaire théâtralisé à la corporéité étrangère à toute fonction utilitariste, faisant du « tissu la métaphore du texte » et pointant « dans la trame discontinue de l’étoffe noire aussi bien une image de la fragmentation propre au genre épistolaire qu’une mise en abyme d’une esthétique qui marie le foisonnement stylistique et diverses figurations du lacunaire ».

Il y a ainsi la jupe noire âgée de deux décennies. « Elle a tellement été portée qu’elle est devenue une seconde peau. Son usure fait écho à la fatigue de ce corps dont Grisélidis Réal détaille avec un humour cru les maladies gynécologiques qu’il faut soigner à coups d’antibiotiques, les écorchures qu’il faut enduire de crèmes parfois inopérantes, ceci afin de pouvoir bientôt à nouveau travailler, boire et faire la fête. La ténacité, l’opiniâtreté physique, et le courage sont les qualités principales que la scriptrice révère chez le peuple nomade qui semble ainsi accéder à une sorte d’aristocratie. »

« Gipsy Queen », « Royale Courtisane » et « populaire péripatéticienne », Grisélidis Réal décrit ses clients et activités avec une précision déconcertante et un langage cru au scalpel, quasi ethnographique et sociologique, empathique et poétique. Elle évoque le « troupeau » d’hommes de son carnet noir – dont le nain sicilien et sa bosse qui le difforme, lui, et la trouble, elle – et défend sa profession avec ardeur et fierté. Des clients qui sont souvent des migrants, des émigrés, des damnés de la terre qu’elle accueille malgré le fait que certains manquent de l’étouffer, la plaque au mur, la déchire et la brise littéralement.

Ils sont nombreux les éclats d’une existence souvent chaotique qui la montre insurgée et combattante, du côté de l’amour et de la vie. À tout âge, elle résiste grâce aux petits bonheurs de la vie, comme s’acheter un sapinet de Noël électrique pour illuminer ses derniers jours. Un sapin et sa guirlande lumineuse que l’on retrouve sur scène. Ce qui a guidé Coraly Zahonero au cœur de cette volée de textes est une phrase « extrêmement juste » du journaliste Jean-Luc Hennig à l’enterrement de la Courtisane : « Un seul cri lie tous ses mots. C’est donc qu’on doit les lire tous ensemble pour Grisélidis qui est un être que l’on ne peut morceler », précisément entre ses activités prostitutionnelles, militantes, littéraires et plastiques.

Un ouvrage artisanal et sisyphien

Pour travailler sa partition, la comédienne a rencontré d’anciennes amies de la Courtisane : Peggy, une transsexuelle, ou Sonia, aujourd’hui à la retraite. Elle a aussi échangé avec des femmes à Paris, par l’intermédiaire de Françoise Gilles, sociologue et fondatrice de l’Association Les Amis du Bus des femmes créée en 1994 afin d’oeuvrer avec et pour les personnes prostituées ainsi que de lutter contre la traite des êtres humains. « J’ai voulu aller à sa rencontre au-delà de la mort et dialoguer avec les êtres qui l’ont le mieux connues et dont elle était proche : ses quatre enfants, ses amies prostituées en activité ou retirées. C’est un travail d’alchimiste, médiumnique aussi dans la manière de prendre sa parole en moi pour la restituer. J’ai pu alors éprouver à quel point la parole de Grisélidis est encore d’une forte acuité et pertinence pour les prostituées de nos jours. J’ai ainsi épousé les combat de Grisélidis pour les droits des prostituées. »

La nouvelle législation pénalisant le client est dénoncée par le syndicat des prostituées en France, le STRASS ((Syndicat du Travail Sexuel). Le but de cette loi est bien de mettre fin à la prostitution. Mais la députée Maud Olivier, à l’origine de la proposition, reconnaît que ce ne sera pas pour tout de suite. « L’objectif est de la faire diminuer, de protéger les prostituées qui veulent en sortir, et de changer les mentalités ». La France a ainsi rejoint mercredi 6 avril dernier le camp des pays européens sanctionnant les clients de prostituées (Suède, pionnière dès 1999, Norvège, Islande et Royaume-Uni).

La proposition de loi socialiste renforçant la lutte contre la prostitution a donc été définitivement adoptée par les députés, au terme de deux ans et demi débats houleux. A l’issue du vote de l’Assemblée, l’achat d’actes sexuels sera sanctionné par une contravention de 1 500 euros (jusqu’à 3 500 euros en cas de récidive). Les prostituées ne seront plus verbalisées pour racolage et, si elles souhaitent mettre un terme à leur activité, elles pourront bénéficier d’un accompagnement social, ainsi que d’un titre de séjour temporaire pour les étrangères. On compte entre 30 000 et 40 000 prostituées en France, selon les estimations officielles, dont 80 % sont d’origine étrangère et le plus souvent victimes de réseaux de proxénétisme et de traite.

Désireuse de rester « loyale » à Grisélidis Réal, Coraly Zahonero estime qu’une prostituée est celle qui pratique son activité professionnelle « librement et dans de bonnes conditions, sous la forme d’un artisanat. Tout ce qui est Eros Center s’identifie, à mon sens, au capitalisme triomphant. Mon féminisme passe par le fait que le droit des femmes  est aussi celui des femmes à être putes si elles le désirent ». Le STRASS  s’est opposé en vain à cette évolution législative, comme l’exprime un communiqué publié le 4 avril 2016 sur son site : « Cette mesure est dangereuse en premier lieu pour les prostitué-e-s. Les associations communautaires, de santé et de lutte contre le sida, et surtout les premier-e-s concerné-e-s n’ont eu de cesse de s’y opposer. Au mépris de cette opposition, les parlementaires risquent de voter cette loi, qui ne comporte aucune mesure bénéfique pour les travailleur-ses du sexe et qui, au prétexte de les  » protéger « , va les exposer un peu plus aux violences, celles des réseaux et celles de la police, à l’isolement, et les éloigner des structures de santé, de soin et de dépistage et entraver leur accès au droit. »

La création de Coraly Zahonero s’est aussi souvenue des liaisons épistolaires de l’ « aspahlteuse ». Grisélidis Réal s’est dévoilée durant dix années au gré d’une correspondance intime soutenue avec le journaliste Jean-Luc Hennig. Et c’est un amour du travail pénible et « sisyphien », qui palpite au détour de cette missive envoyée de Genève au soir du dimanche 2 février 1986, où elle affirme : « La vraie Prostitution se fait en silence la plupart du temps, toute en nuances, en efforts surhumains, c’est un travail d’orfèvre, minutieux, héroïque. Il faut savoir faire jouir tout en se protégeant de l’usure et de la douleur… » Aux yeux de Hennig, la Prostitution (toujours avec une majuscule) pour Réal est « avant tout une distribution du bonheur, un soulagement des misères humaines, une espèce d’angélicat qui lui ferait effeuiller avec bonté les anomalies et les petites perversions cachées des hommes. »

Le Noir est saveur et douleur

A l’orée de Grisélidis, ce monologue de soi, s’élève une voix nonchalante, sinueuse, un brin nasillarde. Elle musarde, non sans morgue et ironie distanciée, sur les mots, les survolant tout en les ciselant d’un accent fleurant bon le Pays de Vaud : «  A trente-deux ans, je me se suis enfuie de cette ville frigide avec un  autre Noir, un fou que j’avais tiré d’une clinique psychiatrique, et mes deux enfants illégitimes arrachés aux griffes d’une tutelle. Je partais, je rejoignais le grand troupeau des nomades en transhumance… le Noir sacré s’emparait du soleil et me plongeait dans les entrailles de la nuit  pour toujours.»

ll y a aussi l’amant schizophrène Bill et l’amant Rodwell, G. I. noir américain rencontré au café Birdland à Munich. « Que son grand sexe velouté, que j’ai tenu dans mes mains blanches, pareil à un lys noir tressaillant, fasse crier d’amour les négresses luisantes, et qu’il dresse leurs seins comme des lunes de bronze… si je pouvais sentir encore en moi sa tige de feu me défoncer le ventre, tornade brûlante de l’amour noir. Oui, nous nous sommes aimés, nous nous sommes drogués, nous nous sommes anéantis dans les cris rauques du jazz. »

Entre violon tzigane mélancolique et saxophone dansant, serpentant et quasi priapique, la figure du Noir est loin de ne s’incarner que dans ces sexes pareils à des fleurs. Sur le plateau, elle se décline visuellement et musicalement sur la pochette de l’album Tutu dû à Miles Davis, dont le visage sorti d’une obscurité laquée et fuligineuse rejoint une esthétique de statuaire d’arts premiers. Il  fait entrer le violon dans ses compositions pour la première fois dans ce disque. Ce dont s’est sans doute souvenu le duo de musiciennes Hélène Arntzen aux saxophones et Floriane Bonanni au violon accompagnant le Grisélidis imaginé et interprété par Coraly Zahonero, 504e Sociétaire de la Comédie française et première actrice de l’Institution théâtrale fondée en 1689 à passer les mots à corps et à cru de la plus hors du commun écrivaine de l’histoire des lettres romandes dans le dernier tiers du siècle dernier.

Court, mais bon…

Il faut par ailleurs bien tenter de remplir les ellipses d’un monologue bien trop court filant sur un tour d’horloge. Rappeler l’incantation façon cantique charnel servi par la comédienne transie. Voyez-là, assise en lisière de lit dans la réminiscence thaumaturgique de l’amour fou surgit d’une nuit bleu pétrole avec le saxe feulant et griffant sa mélopée depuis le mur aux pierres nues du fond de scène. Comme en songe, elle passe  la phrase inaugurale du premier chapitre de Le Noir est une couleur d’abord intitulé « Chair vive »  : «  J’ai toujours aimé les Noirs ». Puis : « Le noir, couleur du mystère, s’inscrit dans l’ombre de toutes choses et les pénètre comme un philtre, les ramenant à la grande nuit des origines. La race noire et bénie, elle exalte sur le poli de ses corps de basalte le renoncement à la lumière et la chaleur nocturne où toutes les souffrances viennent s’anéantir. »

Des tréfonds d’une sordide réalité, on prend le pouls d’un quotidien lugubre avec l’équarrissage d’un corps qui n’en peut plus de soigner ses plaies, la plus haute des solitudes, la détresse, la violence, la peur, les incessants mano à mano ou jeu du chat et de la souris avec la police. Grisélidis Réal remet sur le métier ses odes à la beauté noire, un tribut intense à des physiques dont la vitalité, la puissance et l’énergie la rachètent des Blancs auxquels elle ne passe rien. Et surtout pas « leurs petits cœurs secs terminés en sexes débiles… Je vous crache à la gueule et je piétine vos couilles dérisoires ! ». Les Noirs, c’est la lumière de chorégraphies languides, peau contre peau et sans fin, les boîtes à jazz. « Je me glisse dans cette jungle au chaud humus noir irisé de sueur, je disparais dans la houle des danses. » Une sorte de manière de réinventer l’instant sous la caresse et de vivre l’innocence sur un canevas archaïque et mythologique. « J’ai faim de leurs grands sexes lisses d’orchidées », confie encore l’hétaïre.

Nuits debout

Entre violence lyrique, hyperréalisme et onirisme, plusieurs univers s’opposent: la brutalité de l’ordre et parfois de la sphère nocturne, la faiblesse et les lâchetés du monde bourgeois occidental, la liberté des Tsiganes. La fascination attractive exercée par les Noirs est-elle moins liée aux impulsions du désir qu’à la volonté de se rebeller contre une société policée ?

Éprise parfois de jeunes immigrés tunisiens et marocains, elle dit son goût pour ceux de la marge : « Il faut respecter, aimer et admirer les contestataires, les fous, les marginaux, tous ceux qui hurlent, boivent, attaquent, et détruisent la puante façade de l’ordre établi, ceux qui pissent surf les trottoirs, foutent la merde, rient trop fort, chantent dans les rues, tout ça c’est de la vie, c’est du bordel vivant, ça casse les parois sinistres de cette morgue », écrit-elle pour La Passe imaginaire. A ses yeux, la Prostitution, avec une majuscule, est bien « une tentative d’échange et de reconstruction des rapports humains sur un mode différent ».

Être péripatéticienne, c’est donc recréer du lien social, réengager les humains dans des échanges pluriels (sexuel, émotionnel, intellectuel), qu’elle entrevoit à l’origine comme bloqués. N’affirme-t-elle point que « la Prostitution est un humanisme » ? Il s’agit bien de se prostituer comme travailleuse indépendante du sexe et non de proxénétisme asservissant souvent la femme à une traite d’êtres humains, la contraignant et la forçant. Défendre une prostitution choisie dans la liberté, et exercée dans des conditions acceptables sans contraintes ni pratiques mettant en danger la parturiente. Grisélidis Réal a toujours condamné avec détermination l’esclavage sexuel et le crime constitué par le trafic des êtres, des corps et des esprits.

Dans cette version scénique, au fond de la chambre recréée de Grisélidis Réal est affiché un article du Temps reproduisant une contribution du Monde en date du 15 février 2014. On y lit sur la prostitution en Suisse, ces propos dénonçant les conditions de travail des péripatéticiennes en France : « Avec plus de mille prostituées en activité, 130 salons, 40 agences d’escort, Genève est victime de sa bonne santé économique dans une Europe en crise. Le Syndicat des travailleurs et travailleuses du sexe (STTS) a voulu introduire des quotas de prostituées étrangères, avant d’y renoncer.  » Le chômage et la pauvreté atteignent des niveaux historiques dans leur pays, ce qui pousse les filles à s’exiler et accepter n’importe quelle pratique « , affirme Angelina, représentante du STTS. Un constat partagé côté français par Thierry Schaffauser, un des fondateurs du Syndicat du travail sexuel (STRASS). « Même si la loi pour la pénalisation des clients n’est pas encore définitivement adoptée, car elle doit encore passer au Sénat, sa médiatisation a de l’impact (elle l’est depuis avril 2016, ndr). Quoi qu’il en soit, les conditions de travail en France sont mauvaises. En tant que prostituée, on ne peut pas s’associer ou louer un appartement. On ne peut pas travailler en intérieur, sauf si on est propriétaire. Quand on exerce dans les cages d’escalier, les bois ou des camionnettes, il vaut mieux rejoindre un bordel en Suisse.  » »

Écrire pour et contre

L’écriture engage l’être à la vie et à la mort en lisière de démence et de mort volontaire. « Écrire c’est tuer, c’est se rouler dans la cendre, c’est échapper au suicide et à la folie. On lui crache à la gueule, on arrache vivants, seconde par seconde, ses secrets à la pourriture et on s’en nourrit. J’écris pour me vomir telle qu’on m’a faite, j’écris pour me perpétuer telle qu’on m’a aimée et blessée, caressée et ressuscitée. Aucun acte n’est raisonnable, s’il n’est pas suscité tout au fond de nous-mêmes par nos désirs cachés. Il faut leur donner la parole sous peine de mort », avance Grisélidis Réal dans un texte, « Pourquoi j’écris », publié par La Gazette de Lausanne, le 3 avril 1971.

« Écrivain-peintre-prostituée ». L’épitaphe de Grisélidis Réal au cimetière des Rois à Genève esquisse le parcours d’une femme complexe, marginale et controversée. N’aimait-elle pas à rappeler  qu’elle fut admise après la publication en 1974 de son récit, Le Noir est une couleur au sein de la Société Genevoise des Écrivains puis de la Société Suisse des Écrivains ? Et de souligner, dans la foulée, ses « rapports suivis avec des écrivains pour lesquels j’ai la plus grande affection », parmi les lesquels Henri Noverraz, Michel Viala, Ludwig Hohl, Corina Bille, Alexandre Voisard, Nicolas et naturellement Jean-Luc Hennig.

Co-fondatrice d’un centre international de documentation sur la prostitution, et d’ASPASIE, une association d’aide aux prostituées qui se séparera d’elle dans la douleur, Grisélidis Réal n’a cessé de militer en faveur des Courtisanes. Elle fut la première à obtenir pour elle, et ses paires, le certificat de « bonnes mœurs et de bonne moralité » comme n’importe quelle citoyenne du canton de Genève, la première aussi à donner des conférences dans les universités.

A l’hiver 2014, Igor Schimek, fils de Grisélidis Réal, lit publiquement une lettre écrite à sa mère défunte le 31 mai 2005 à 75 ans. S’il n’est pas sûr que sa destinataire se serait retrouvée dans certaines lignes, elles résonnent comme un inextinguible besoin de justice et de reconnaissance qui est l’humus du spectacle Grisélidis : « Et je te comprends enfin je crois, jusqu’au tréfonds : / Ton amour pour la véritable justice ne mourra jamais. / Tu as traversé le prisme de la prostitution, / Redressé ce miroir déformant / Et rendu leur dignité à celles et à ceux qui la pratiquent avec humanité / (…) Toi Grisélidis Réal tu l’as retournée comme une chaussette qu’on enlève / Pour montrer ce qu’il y a là-dessous : / L’injustice sociale crée la misère, / Et la misère crée la prostitution. / Misère matérielle, misère affective ; / Misère du corps, de l’esprit et de l’âme. / De temps en temps, un être humain comme toi se dresse et nous dit : / J’empoigne cette misère, je l’assume et je la console, / Avec mes forces et mes faiblesses. / Pour cela j’utiliserai mon âme, mon esprit et mon corps. / Et si c’est une souffrance sexuelle, j’y répondrai avec mon sexe. »

Peintre et dessinatrice ignorée

L’activité plastique et graphique de Grisélidis Réal est abondante, mais trop souvent méconnue et mésestimée. Elle est diplômée d’une école d’art zurichois, la Kunst-Gewerbe Schule. En 1996, cette admiratrice notamment de Séraphine de Senlis, Leonor Fini, Jacqueline Fromenteau, Chaïm Soutine, Modigliani, Klee, Kandinsky, Van Gogh et Chagall, déclare : « Il est clair que pour moi, peindre sera toujours l’expression et la réalisation de mes visions intérieures, comme un double mythique et symbolique de la réalité transcendée à l’échelle légendaire ».

Elle énonce en 1955 déjà : « J’ai beaucoup de courage et je me réjouis avant tout de faire des foulards et des dessins ». Les foulards, on les retrouve suspendus sur le plateau de la pièce Grisélidis. Quant aux peintures et dessins, une exposition en met quelques-uns en valeur. Les sujets de son oeuvre peinte et dessinée convoquent différents matériaux et modes d’expressions. Une faune où abondent les oiseaux et le serpent, son animal fétiche.

En plus des animaux, l’artiste intègre à son bestiaire imaginaire divers êtres fantastiques dont les dragons. Son dessin retient des créatures surnaturelles célèbres, puisées aux mythologies occidentales, notamment la méduse. Elle imagine aussi des êtres hybrides, tirés d’espèces bien réelles. D’où des sortes de chimères hybrides mixées entre différents animaux ou entre l’homme et l’animal. On compte aussi une série de démons et de diables.

Bertrand Tappolet

Grisélidis. D’après Grisélidis Réal. De et avec Coraly Zahonero de la Comédie-Française. Théâtre du Petit Louvre. Avignon. Jusqu’au 30 juillet. Rens. : + 33 (4) 32 76 02 79 et www.theatre-petit-louvre.fr. Exposition des dessins de Grisélidis Réal. Maison Ripert, 28 rue Bonneterie, Avignon. En partenariat avec les Archives littéraires suisses.

Quelques publications de Grisélidis Réal, dont l’ensemble de l’oeuvre et la correspondance sont déposées aux Archives littéraires suisses : Le Noir est une couleur, La Passe imaginaire, Carnet de bal d’une courtisane, Mémoires de l’inachevé, Suis-je encore vivante ? aux Editions Verticales ; A feu et à sang, recueil de poèmes, Ed. Le Chariot. Jean-Luc Hennig, Grisélidis courtisane, Ed. Verticales.