Le pitch de « Chatroom » ? Six adolescents (trois filles et autant de garçons) habitant la même ville (c’est ce qui les relie, selon l’aveu de l’un d’entre eux) se retrouvent sur un site de chat, discutant du suicide. Lentement, imperceptiblement, ils se coulent dans une stratégie de manipulation entretenue par l’ennui et la frustration. « Chatroom » met donc en scène des adolescents, qui, à l’âge croisant crises identitaires et métamorphoses douloureuses, se jouent des mots et de leur anonymat sur les sites de chat, forum et discussion, ou sur Msn. Pour conforter en toute impunité l’un des leurs dans ses penchants suicidaires.
A cet égard, le psychanalyste français Serge Tisseron a parfaitement mis en lumière la bal masqué des apparences et identités multiples que peut favoriser la cybersphère. Et le fait que les nouvelles technologies modifient profondément la manière de percevoir les autres et soi-même : « Ce qui me frappe, dit-il, c’est l’encouragement que les jeunes trouvent sur Internet à adopter des identités d’emprunt pour entrer en relation avec leurs pairs. Jusqu’ici, les gens étaient obligés d’entrer en relation à visage découvert. Certes, on peut cacher son statut social ou ses intentions, mais pas son apparence. A travers la pratique de l’Internet (chat, forums, jeux en réseau), on peut entrer en relation en masquant son âge, son sexe, sa couleur de peau, bref, toutes ses caractéristiques visibles. Cela explique en grande partie cet engouement extraordinaire. Mais cela s’accompagne aussi chez les jeunes d’une relation différente à leur identité et leur image. Ces technologies modifient la manière de percevoir les autres et soi-même. J’en veux pour preuve qu’aujourd’hui, le pré-adolescent et l’enfant ont une plus grande distance par rapport aux photographies qui les représentent. Ils acceptent qu’une image d’eux-mêmes ne soit rien d’autre que l’équivalent d’un avatar utilisé pour les représenter, sans aucun souci de ressemblance. » Rien d’étonnant dès lors que Facebook soit aux yeux de Tisseron, « le lieu du mensonge et de la frime, de l’accumulation. C’est à celui qui aura le plus grand nombre d’amis. Et tous les moyens sont bons pour y parvenir. Du coup, on ne sait jamais si l’identité d’un membre est authentique. On ment sur son âge, son physique, son métier. Certains utilisateurs se font même passer pour des stars. » L’un des faits divers les plus dramatiques, à cet égard, est une histoire remontant à l’automne 2006. Lori Drew, une mère de famille du Missouri de 50 ans, avait humilié la jeune Megan Meier, une amie de sa fille, en se faisant passer pour Josh Evans, un adolescent fictif de 16 ans, sur le site de réseautage MySpace. Elle avait alors flirté avec la jeune victime, en se servant du faux profil jusqu’à rompre sa relation virtuelle en affirmant dans un message que le monde se porterait mieux si elle n’existait pas. Un acte qui avait alors poussé la jeune fille à se pendre le jour même.
« Chatroom » offre une intrigue glaçante de pertinence troublée par une chute marquant un retour au réel, celui de la rencontre in vivo pour garder le goût du corps. « Mes pièces abordent souvent des adolescents obsédés par les mots, et se redéfinissant par ce qu’ils disent, relève Enda Walsh. Dans « Chatroom », il y a constamment ce leitmotiv posant « C’est moi », proclamant ce que l’on est, à chaque seconde. J’aime développer ce point de vue d’un public regardant six adolescents de 15 ans assis sur des chaises. Et s’interrogeant face à une culture qu’ils ne saisissent pas complètement. Je sais qu’il y a beaucoup de moi, de mon enfance, notamment dans cette fascination pour les pingouins, les cowboys. Tous mes personnages sont immergés dans un espace où ils sont mis sous pression et placés dans l’obligation de changer. »
Age incertain
Des corps en train d’éclore dans l’incertitude d’un quotidien privé de sens, d’actions décisives. Mais d’un vécu émotionnel déchiré de soudaines irruptions affectives désordonnées, de jeunes filles désorientées et d’adultes absents et stigmatisés. Une communauté virtuelle d’ados, dont l’insularité, la cruauté (consciente ou non) et l’absence de limites peut évoquer le fameux « Sa Majesté des mouches », de William Golding, source d’inspiration revendiquée par le dramaturge. L’auteur anglais imaginait, dans les années 60, des enfants livrés à eux-mêmes dans une nature sauvage et paradisiaque. D’abord, ils tentent de s’organiser en reproduisant les schémas sociaux qui leur ont été inculqués. Mais bien vite le groupe disparaît, supplanté par une organisation tribale, sauvage et violente bâtie autour d’un chef charismatique et d’archaïques pulsions. La civilisation s’estompe au profit d’un retour à un état proche de l’animal que les enfants les plus fragiles ou les plus raisonnables paieront de leur vie. « J’aimais cette comparaison entre l’île et cette génération cybernétique, souligne la metteure en scène Sylvie de Braekeler. Dans la scénographie, les protagonistes sont isolés tout en disposant des mêmes chaises et de carrés de lumière identiques. J’aime ce côté globalisant, générique, lié à l’adolescence et en même temps singularisant chacun par le vêtement notamment. Ils se sentent d’ailleurs tous forts en désamour, ne se percevant ni compris ni aimés, pris dans une période dont ils ne voient pas le terme. Pour la majorité, ils aimeraient être dans un monde sans adultes. »
Figures adolescentes
Le casting brasse large les cartes de la figure adolescente. Voici l’analytique prompte à l’écoute, le skater en « coolitude » à l’acmé resplendissante de la bof et blog génération, la vamp vacillante infatuée de Britney Spears, l’ado recalée et complexée avec son zozotement d’appareil dentaire. L’étudiant en droit de la bande, qui dévoile sous couvert de cynisme nihiliste une personnalité autoritaire rompue au jeu de masques, au trafic d’influences et d’ingérences dans l’intimité surexposée d’autrui. « … On est des somnambules attendant que les choses se passent plutôt que d’agir pour qu’elles bougent. Ce serait tellement génial d’accomplir quelque chose d’important. D’avoir une véritable cause à défendre. », s’exalte-t-il. Enfin, Il y a Jim. Une personnalité éthérée, évanescente, point obscur de la pièce, tôt abandonné par son père. Il se persuade de la haine supposée de sa mère et s’en veut à mort d’avoir incarné une figure d’évangélisateur, Saint Jean, « l’apôtre tendance gay », dans le spectacle paroissial. « Il a une grande capacité à entrer dans les émotions mais d’une manière très fine, sans pathos. Il y a en lui quelque chose de très touchant, qui fait que l’on a envie de le prendre dans les bras, mais sans pitié non plus, avec sympathie », relève Sylvie de Braekeleer. Il finit pas renouer avec les terres de son enfance portée disparue en se filmant avec un caméscope pour des jeux de cowboy alors que tout appelaient les images de son suicide-manifeste sur You tube. Il parvient ainsi à transcender son statut initial de victime émissaire d’un happy slapping fruit de mots croisés et de paroles échangées comme autant de lames.
« Je ne voulais pas que les adolescents se sentent singer sur scène, mais qu’ils puissent s’identifier avec les personnages. L’écriture d’Enda Walsh permet beaucoup de choses : ses protagonistes n’existent que par leurs discours, et, partant, ne sont pas du tout typés. J’ai ainsi beaucoup travaillé sur les propositions des comédiennes et comédiens et pris les possibilités qui me semblait à la fois les plus nuancées, intéressantes et ambigües », relève Sylvie de Braekeleer. Sa direction d’acteurs préserve intacts le mystère et la fébrilité exacerbée d’une adolescence déclinée tant au féminin qu’au masculin, sa fragilité candide qu’accompagne une force d’inertie proprement sidérante. Mais aussi une détermination à la fois autodestructrice et quasi terroriste de faire la preuve de son malaise et de sa révolte par l’acte. Ici un suicide par procuration auquel poussent deux ados manipulateurs. Aux yeux de l’intello de service, ce geste de mort volontaire, qu’il réserve à plus faible et malléable que lui, est voulu emblématique d’une Génération X ruant dans les brancards d’un système qui les innerve tout en les réifiant.
La transe (des scènes en apesanteur où les corps se débondent en déhanchés tectoniques sur le « Firestarter » de Prodigy) et le trip idéaliste désabusé (on est là pour s’entraider, mais surtout taisons nos problèmes respectifs) y côtoient sans transition les discussions virtuelles autour de la profonde débilité du cinéma blockbusturisé et formaté pour jeune public pré-pubaire ou ados, de la saga Harry Potter à « Charlie et la Chocolaterie », opus de Tim Burton. Il n’est pas jusqu’à l’icône de la pop sucrée qui chantait « Im not a girl, not yet a woman » d’être accusée par des adolescentes se crêpant le chignon sur le net d’avoir trahi leur âge de tous les possibles en affichant son corps, de manière résolument sexuée, dans des poses érotiquement explicites.
Univers en désarroi
« Ce que la pièce montre très bien c’est que dans le virtuel, l’on transgresse plus rapidement certaines barrières sans s’en rendre compte. Ce sont les adolescents entre eux qui se rendent compte in fine qu’il y a eu dérapage. Aucun adulte ne vient leur dire que des limites ont été ici dépassées », explique Sylvie de Braekeleer.
Dans cet univers instable, chaque geste acquiert une importance vitale. Les acteurs, du premier rôle au plus secondaire, transcendent leur personnage et leur fonction par une gestuelle, tour à tour décalée ou impliquée, à la portée parfois dramatique : la vie leur échappe. A ce jour, nul au théâtre n’a posé les communautés virtuelles et l’adolescence avec autant de justesse qu’Enda Walsh. Le chat se révèle à la fois espace de vie et de communications intermittentes, de solitude, de refoulement et de défoulement, cocon d’une indécidable liberté et tombeau de toutes les frustrations (les complexes abondent). La scénographie peut le suggérer : l’agora cybernétique est un espace tout à la fois intra-utérin et cosmique (les écrans partagés projetés sur le cyclo en fond de scène), qui recouvre le champ des émotions adolescentes jusque dans ses plus délicates nuances.
« Chatroom », Festival off d’Avignon, Théâtre des Doms, jusqu’au 28 juillet 2009. Rés. www.lesdoms.be et 00334 90 14 07 99.


