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Suicide des jeunes

Etre le super-héros de quelqu’un

vendredi 22 juin 2012

En tant que porteurs et diffuseurs d’information, les médias ont, volontairement ou non, un pouvoir de prévention et de sensibilisation non anodin à travers leur manière de traiter un thème délicat et trop peu souvent amené dans le débat public. La corrélation entre un traitement sensationnaliste d’un suicide et la hausse des cas de suicide suite à la publication d’un tel article a été prouvée par plusieurs études, dont une réalisée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Comment, dès lors, aborder la thématique du suicide dans une optique d’information mais également de prévention ? L’association STOP SUICIDE œuvre depuis 12 ans pour une meilleure compréhension et une prévention du suicide à travers notamment des campagnes. L’association a lancé tout récemment un projet qui a pour but de montrer aux journalistes les écueils à éviter lorsqu’ils décident de traiter de la thématique du suicide. Rencontre avec Irina Inostroza, chargée du projet médias de l’association.

Quel est le rôle de STOP SUICIDE ?
Irina Inostroza L’association STOP SUICIDE a été fondée en 2000 par deux jeunes suite au suicide d’un jeune collégien. Ils ont organisé une marche silencieuse pour souligner le fait qu’on ne parlait pas assez du suicide. C’est de là qu’est né STOP SUICIDE. Notre association fait de la prévention par des jeunes pour des jeunes depuis plus de 10 ans. Nous faisons de l’information et de la sensibilisation, en parlant du suicide mais en n’en parlant pas n’importe comment, en diffusant une information de qualité, que ce soit auprès d’un public général - d’où les campagnes de prévention qui ont lieu chaque année début septembre- mais aussi auprès d’un public de jeunes, qui est moins sensible à certains types de messages. Nous essayons donc d’adapter notre message au public cible. Nos buts : sensibiliser, informer, parler du suicide ouvertement en tendant vers des personnes qui voudraient aider d’autres personnes qui ne se sentiraient pas bien. Pour cela, nous avons mis en place différents outils : des ateliers, des stands, etc. - mais aussi des relais vers des structures d’aides professionnelles type des associations d’écoute en ligne, soit les HUG à travers le Centre d’étude et de prévention du suicide (CEPS), le CHUV. Il est important que les gens ne soient pas seuls, mais aussi que les proches, les collègues ne pensent pas devoir aider tous seuls. Nous relayons bien sûr les informations et nous nous chargeons de rediriger les personnes en souffrance vers les structures de prises en charge si besoin est.

Combien de suicides ont lieu par année en Suisse ?
Il y a environ 1’100 suicides aboutis par année en Suisse. Au niveau des jeunes, on parle d’un cas tous les trois jours. Il y a une complexité de la cause du geste. Cela peut être un événement donné, mais c’est très souvent la goutte d’eau qui fait déborder le vase : déception amoureuse, travail, etc., qui sont vraiment la pointe de l’iceberg. Il y a vraiment tout un tas de facteurs de type professionnels, personnels, qui se coagulent pour donner lieu à une souffrance insurmontable. Chez les jeunes, c’est aussi le cas, bien évidemment, mais on observe quand même des conduites spécifiques, telles que liées à l’alcool, à l’alimentation, à l’homophobie subie, au cyber-bullying. J’aime bien l’expression qu’a utilisée un anthropologue et qui appelle le suicide chez les adolescents une mort sans cadavre. En effet, un adolescent qui tente de se suicider n’a pas forcément de conscience concrète de sa propre mort. Il ou elle cherche avant tout à faire cesser une souffrance dans l’immédiat. Son but n’est pas de mourir, mais de vivre autrement.

En quoi consistait la campagne de prévention de l’année passée ?
Celle de l’année passée tournait autour de la figure du super-héros. Le slogan de la campagne était : « On peut tous être le super-héros de quelqu’un ». Avec l’idée que en tant que membre de la famille, collègue, infirmière scolaire, enseignant, on a tous un rôle à jouer, pas seulement dans la prévention du suicide en diffusant des informations mais aussi dans l’aide, dans l’écoute, dans la détection de signaux. On dit qu’en général, même si cela n’est pas vrai pour tous les cas, il y a des signaux donnés par la personne qui envisage le suicide. Le but n’est pas non plus de dire qu’il n’y a pas besoin de structures professionnelles ; au contraire. Il y a là justement une complémentarité.

Cette complémentarité entre les institutions qui prennent en charge et les associations s’articule-t-elle bien ? Est-ce que vous souhaiteriez que la prévention du suicide soit plus soutenue par les institutions publiques ?
Au niveau romand, mais aussi au niveau suisse, la structure qui existe en termes de prévention et de prise en charge est assez diversifiée. Nous faisons partie d’un réseau qui s’insère dans une plateforme, Ipsilon, où il y a plusieurs associations. Toutes celles-ci ne font pas le même travail dans leurs cantons respectifs. Nous faisons de la sensibilisation, de l’information. Les autres en font aussi, mais elles ont aussi des groupes de parole, d’aide. A Genève, cela se passe bien. Nous avons de très bons contacts avec le CEPS. Ils ont une permanence téléphonique, effectuent des consultations, mais prennent également en charge l’internement tout en prônant une vision non-pathologique du suicide chez les jeunes. Nous avons également de très bons contacts avec l’Etat de Genève et l’Etat de Vaud, qui nous soutient également. Dans le canton de Neuchâtel, par contre, il n’y a qu’une ligne d’écoute qui n’est disponible, par manque de ressources, que 2 heures trois fois par semaine. Au niveau fédéral, on manque par ailleurs de structures sur lesquelles s’appuyer. Il y a un manque de volonté politique fédérale et, parfois, cantonale. Ce printemps est paru un rapport de l’Obsan (Observatoire suisse de la santé) qui dit qu’il y a encore trop de suicides et que la prévention manque. Or, depuis le temps que tout le monde dit ça, rien n’a encore vraiment été entrepris de manière concrète au niveau national.

Quelles sont les idées reçues quant au suicide ?
Une des idées reçues est que si on parle de la thématique, on va forcément donner des idées aux gens. Ce concept de mimétisme est une idée reçue, même si elle est basée sur une réalité, notamment médiatique. En fait, ce n’est pas juste parce qu’on en parle qu’on donne des idées, il s’agit surtout de la manière d’en parler. C’est justement le but de notre travail avec les médias : dire qu’il n’est pas interdit d’en parler, mais qu’il faut en parler de la bonne manière. Nous donnons donc des conseils aux médias sur comment traiter le sujet. Quel vocabulaire utiliser ? Va-t-on décrire la méthode ? Quels facteurs de risque invoque-t-on ? Comment raconte-t-on l’histoire ? Notre travail est de faire de la prévention et celui des médias, d’informer. Je pense bien sûr que ce n’est pas à la presse de faire de la prévention sur le thème du suicide. Ce n’est pas le message que nous essayons de véhiculer. Cependant, parler du suicide est déjà une forme de prévention. Il faut sensibiliser la presse en montrant qu’il y a des effets néfastes qui peuvent être limités, par justement la manière dont le sujet va être traité, et qu’il peut également y avoir des effets plus positifs, liés à une manière que l’on peut favoriser. Il faut expliquer comment une formation de qualité et qui respecte certains critères, souvent internes à la profession - critères de méthodologie, critères éthiques, notamment le respect de la sphère privée, le respect du deuil des familles - peut aider.

De quelle manière, justement, les médias devraient-ils traiter cette thématique du suicide ?
La médiatisation du suicide n’est pas du tout proscrite, mais on aimerait sortir le suicide du fait divers. Même sur ce thème-là, qui est plutôt lourd, il y a moyen de faire quelque chose de positif, ne serait-ce qu’avec l’ajout d’un numéro de téléphone d’aide. Au niveau du langage, il ne faut pas utiliser les mots « vague », « phénomène », « effet de mode », etc. Il faut éviter l’idéalisation, mais diffuser une image extrêmement négative est à éviter également. Actuellement, on s’interroge beaucoup sur la manière de couvrir les suicides liés à la crise économique en Italie, parce que cela montre un côté très noir, où les individus ne s’en sortent pas du tout. Notre travail est de dire que même dans le pire des cas, il y a toujours des ressources, des possibilités pour aider. Eviter aussi de prendre un cas individuel comme un état de fait, du type : voilà, un suicide, c’est cela, en prenant, par exemple, le cas d’un jeune qui se suicide devant sa webcam avec une carabine. Il ne faut pas dire non plus que des difficultés au travail vont forcément aboutir à un suicide. Nous ne conseillons pas de traiter tous les cas de suicide. Même si c’est important de médiatiser, il ne faut pas tout médiatiser. Comme le code déontologique l’indique, il faut qu’il y ait un intérêt public à informer. Si cet intérêt existe, et qu’il y a des raisons de faire ce travail d’informations, l’article peut être rédigé. Il faudrait ensuite suivre certains critères : se limiter aux faits ; ne pas décrire la méthode, et surtout pas de manière détaillée (pas de nom de médicament notamment) ; pas de sensationnalisme ; insister sur la complexité du suicide, qui a de multiples causes et alterner avec des informations sur les structures d’intervention et de soutien qui existent, sans banaliser ni culpabiliser. Toujours réfléchir à l’impact et aux conséquences qu’aura l’article, peut-être sur la famille, et quel bénéfice il y a à traiter la nouvelle d’un suicide.


STOP SUICIDE : www.stopsuicide.ch, 022 320 55 67 (heures de bureau). Centre d’aide et de prévention au suicide : ceps.hug-ge.ch, helpline 24h sur 24 - 022 382 42 42.

(photo Charlotte Aebischer)

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