
Mis en scène par Christian Fregnet, Karl Marx le retour est un monologue théâtral en un acte qui révèle la vie intime en exil de l’ancien journaliste allemand. Comme les idées ne se promènent pas toutes nues dans la rue, l’auteur du Capital évolue dans le plus grand dénuement et en famille au cœur du quartier londonien de Soho transposé ici dans le quartier éponyme new-yorkais. A ses côtés, mais de manière invisible sur le plateau, une amie d’enfance et sa patiente épouse pendant trente-deux ans, Jenny von Westphalen, une aristocrate prussienne qui se maria en 1872 avec Charles Longuet, personnalité de la Commune de Paris. Elle apparaît comme étroitement liée au travail de son mari, un révolutionnaire impécunieux et profondément amoureux de sa femme et de ses enfants, dont plusieurs moururent en bas âge. Mais pas Jenny Julia Éléanor (1855-1898), que Marx chérissait entre toutes. La jeune fille se révèle bien plus radicale et active, dans son approche révolutionnaire de la société de son temps, que son père.
La pièce prouve que Marx est, sans doute, de tous les penseurs d’envergure, celui dont la théorie offre le plus matière à préjugés et détournements, et partant, à incompréhension. Car ce qui est en jeu avec Howard Zinn, c’est la validité d’une pensée qui entendait contribuer à l’amélioration radicale de la vie de l’homme, en allant analyser et disséquer la racine sociale de son malheur : la propriété privée de la production. L’historien politique américain s’est surtout souvenu que lorsque Marx parle de « communisme », il s’agit bien d’un projet de société centré sur la liberté humaine. Sauf que Marx, qui est aussi un moraliste, conçoit cette liberté comme étant celle de tous. Il en pointe le cadre collectif : l’appropriation collective de l’économie, qui supprimerait l’exploitation de l’homme par l’homme. Reste à savoir si cet objectif, doublé d’un idéal, est possible ou réalisable.
Marx contre-attaque
La mise en scène signée Christian Fregnet est épurée, efficace, scandée par la partition lumière changeante et de belles adresses à des personnages que l’on devine hors champ, tel celui de l’épouse. Cette transposition scénique est d’autant plus méritoire que le texte dû à Howard Zinn n’est pas l’œuvre d’un dramaturge averti. Certes l’Américain a signé plusieurs pièces, dont l’une sur Emma Goldman (1869-1940), passionaria anarchiste des années 20, réputée pour ses discours et écrits féministes et libertaires. Mais parfois soucieux d’effets et de bon mots d’auteur, sa pièce apparaît, par instants, trop imprégnée de la volonté - fort honorable, au demeurant - de faire tableau d’histoire et d’anecdotes au cœur d’un théâtre d’affects continuellement agités. La pièce ne peut ainsi prétendre à l’efficacité dramaturgique d’un Israël Horowitz, l’auteur américain le plus joué en France. Un dramaturge tout à la fois sentimental et réaliste dans sa manière de rebrasser au théâtre les lignes sociales, politiques et économiques de notre temps.
Apparu sac au dos, dans un nuage de fumigation et descendu en liberté surveillée et provisoire d’un paradis qui a toutes les couleurs d’un enfer bureaucratique, le comédien Emile Salvador dresse de Karl Marx revenu parmi nous en ce début de XXIe siècle, le portrait d’un homme enfiévré, inquiet, marqué par l’abnégation. Il met ainsi en gage ses biens et ceux de sa compagne au Mont-de-Piété pour assurer sa survie et celle de sa famille.
Assis près d’une grande malle, il pose maintenant ses ailes d’ange et ouvre une gamelle métallique d’ouvrier salarié qu’il ne fut jamais. Le voici homme passionné, haut en couleurs, reconnaissant ses erreurs de prédiction. Et follement épris de son épouse Jenny, pater familias toujours débordé par ses séjours répétés dans les bibliothèques londoniennes, et grand buveur de bière. Il évoque ses relations avec son grand ami qui l’aida financièrement, le philosophe et théoricien allemand Friedrich Engels (1820-1895), qualifié de « saint » et l’un des plus riches capitalistes d’Angleterre au XIXe siècle. Mais aussi avec le journaliste, philosophe et sociologue Proudhon (1809-1865) et, surtout, Bakounine (1814-1876).
L’acteur Emile Salvador semble ainsi aussi ressembler trait pour trait à Bakounine. Ce dernier, théoricien de l’anarchisme en fuite perpétuelle sous des déguisements divers, dont celui de curé, se livre à des joutes homériques, colériques et alcoolisées des nuits durant au domicile de Marx. Qui finira par expulser ce colosse au comportement erratique d’une grande violence. Cet épisode visiblement inventé, mais qui reste plausible, est une belle manière de dire les rapports éminemment conflictuels entre marxisme et anarchisme. Tout un faisceau de faits relativement peu connus du grand public, et d’une appréhension de Marx trop souvent basée sur sa philosophie politico-économique, au demeurant fort peu enseignée,en général, dans les universités de la francophonie.

Actualité de Marx
« Je voulais montrer un Marx furieux, truculent et bien vivant ; le sauver non seulement des pseudo-communistes mais aussi des essayistes et des politiciens qui s’extasient devant le triomphe du capitalisme », écrit Howard Zinn (1922-2010). Auteur d’ Une histoire populaire des Etats-Unis (2002), ce professeur d’histoire et de science politique à l’Université de Boston a par ailleurs consacré sa vie à étudier le rôle des mouvements populaires. A dix-neuf ans, il travaille sur un chantier naval de Brooklyn comme ouvrier ajusteur animé, à l’en croire d’ « une conscience de classe ». La lecture du premier volume du Capital à l’âge de dix-neuf ans, fut une révélation pour Howard Zinn. Il reconnait ainsi dans la préface à sa pièce : « Le système, j’en prenais conscience avec fièvre, était mis à nu. Derrière la complexité des transactions économiques se logeaient des vérités fondamentales : le travail est la source de toute la valeur ; le travail produit une valeur bien supérieure à sa maigre rémunération ; et le surplus tombe dans la poche de la classe possédante. Les capitalistes ont besoin du chômage – une « armée de réserve » - pour maintenir des salaires bas. Et le système préférant les choses, et particulièrement l’argent, aux gens (« le fétichisme de la marchandise »), tout ce qui vaut la peine d’être vécu est mesuré à sa valeur d’échange. »
L’historien Howard Zinn n’a pas oublié que le philosophe politique, économiste, journaliste et révolutionnaire allemand Karl Marx (1818-1883) reste fort sceptique face au messianisme révolutionnaire et utopiste des disciples du marxisme, notamment français. Commentant aussi bien les travaux de son gendre, le socialiste français Paul Lafargue (1842-1911) connu pour son Essai sur la paresse, que les discours de l’homme politique français socialiste Jules Guesde (1845-1922), Marx écrit : « Si c’est cela le marxisme, ce qui est certain c’est que moi, je ne suis pas marxiste. »
Sur scène, Marx, le proscrit expulsé de plusieurs pays, est attristé, choqué par les récupérations successives de sa pensée qu’il juge profondément dénaturée. Bourru, le revenant fustige les idéologies et dogmatismes (sans habilement nommer les dirigeants soviétiques qui peuvent être sans doute indifféremment Lénine, Staline ou d’autres) résultant d’une exploitation erronée de ses textes. L’homme n’est pas dans l’indignation si commode aujourd’hui, mais dans le refus d’un triomphe sans partage, mais profondément ambigu et délétère, du capitalisme et de l’économie de marché mondialisée après la chute du Mur en 1989, dans laquelle certains ultralibéraux, ont pressenti une hypothétique « fin de l’histoire ». Marx est aussi mis à nu ici dans ses renoncements et contradictions. Revenir à Marx alors qu’un capitalisme prédateur règne sur la planète, creusant chaque jour davantage les inégalités sociales, est une manière d’affronter la lumière et la réalité des concepts du journaliste et penseur allemand au projet en actes d’une société moins injuste.
Une fable historique
La pièce Karl Marx le retour se présente comme une fable doublée d’une farce. A l’instar de certains films hollywoodiens, dont Le Ciel peut attendre, où un sportif tué accidentellement demande à revenir provisoirement sur terre, il y a une dimension parfois naïve, proche de la bande dessinée et de l’image d’Epinal qui n’empêche pas notamment d’aborder l’acuité de certaines dimensions de la pensée de Marx. Ainsi les notions de liberté et d’égalité bafouées de nos jours à des degrés divers dans la totalité des Etats de la planète sont-elles évoquées avec force dans leur possible réalité, comme celle de la Commune de Paris écrasée dans le sang en 1871. De la bouche du personnage théâtral qu’est alors Marx, on entend cet enthousiasme irrépressible : « Voilà la véritable démocratie ! Pas les démocraties anglaises ou américaines, où les élections ne sont que du cirque, où, quel que soit le candidat qui gagne, les riches continuent de diriger le pays… La Commune de Paris ne vécut que quelques mois. Mais elle fut la première assemblée législative de l’histoire à représenter les pauvres. Ses membres refusèrent des salaires supérieurs à ceux des ouvriers. Ils réduisirent les horaires des boulangers. Et ils réfléchirent au moyen de rendre les théâtres gratuits… »
Bertrand Tappolet

MARX REDECOUVERT
Entretien avec Christian Fregnet, metteur en scène
Le personnage de Marx dit dans la pièce : « Jésus ne pouvait pas venir. C’est donc moi qui ait fait le déplacement ». Les deux figures historiques ont été bafouées, voire anéanties de leur vivant et l’on parle d’ « évangile marxiste ».
Christian Fregnet : Le possible point commun est que tous les deux ont été à l’origine d’une « religion ». Si le marxisme n’est naturellement pas en soi une religion, en reprenant étymologiquement le sens de ce mot, il signifie « ce qui unit les gens ». Le marxisme, et plus généralement l’idéologie, on aussi cette fonction. L’auteur, Howard Zinn, a pris deux penseurs ayant émis des idées qui ont été, le plus souvent, déformées, trahies, transformées, instrumentalisées par d’autres. La comparaison ironique entre Karl Marx et Jésus, fait le lien entre deux manifestations de la figure du Messie.
Dans la pièce, Marx affirme. « Je ne suis pas marxiste ». Qu’est-ce à dire ?
Cette phrase, qui est peut-être une provocation humoristique, est bien due à Marx lui-même. On la rencontre dans le récit fait de réunions, des lettres et même dans des articles publiés dans des journaux anglais à l’époque par l’auteur du Capital. Déjà de son temps, le problème se posait. Comme un penseur, un idéologue qui agite une pensée, une réflexion peut se retrouver déjà de son vivant embaumé, lyophilisé, récupéré.
On ne cesse notamment depuis 2005 de rééditer Marx. Certaines de ses œuvres deviennent des bestsellers. Quels sont les éléments qu’apportent l’auteur de Marx le retour, pour faire de la pensée de l’Allemand une réalité toujours actuelle, voire atemporelle ?
Dans l’actualité ou la réactualisation de Marx, il y a deux éléments fondamentaux. Howard Zinn en joue comme deux pôles dialectiques de la même pensée. En premier lieu, la chute du Mur en 1989, c’est-à-dire l’écroulement de ce que l’on a pu appeler « l’Empire soviétique », l’une des seules mises en place d’un communisme supposé pratique et réel. Le deuxième élément contradictoire est le triomphe d’un libéralisme américain puis mondial outrecuidant. Qui après quelques années de vaches grasses nous amène à une série de crises économiques faisant que nous sommes peut-être aujourd’hui dans une moins bonne situation qu’il y a vingt ans. Ces deux pôles forment la ligne de crête dans laquelle Zinn va s’engouffrer pour animer ce texte. Et avec une intelligence marxienne, l’auteur ne donne aucune réponse. Il agite les idées, les faits, les contradictions et les met en regard. Mais jamais il ne déclare une doxa dessinant une solution.

Sur « le fétichisme de la marchandise » cher à Marx…
Zinn ne prétend pas faire un cours d’économie politique ou d’histoire des idées. C’est du théâtre avec toute sa dimension subjective. Il a ainsi mis en exergue les notions de liberté individuelle, de compassion, d’humanisme. Ainsi que les idées de Marx sur la marchandise, la plus-value. Et son constat de la paupérisation toujours croissante des classes les plus modestes et de l’enrichissement toujours plus grand des nantis. Il y a ici chez Marx des retours en arrière assez fulgurants où il reconnaît s’être trompé, car la réalité du monde doit être en permanence repensée.
Marx est un être humain avec ses contradictions et limites. Zinn va ainsi chercher dans la vie quotidienne et intime de Marx tout ce qui peut faire réfléchir. Ainsi, le rôle des femmes. S’il énonce un certain féminisme dans ses écrits, il est, selon sa femme Jenny, un macho traditionnel et bourgeois moyen qui ne doit pas « torcher » les gamins ni faire la vaisselle. En cela, il n’est pas très différent des hommes de son temps et de beaucoup aujourd’hui.
Comment Marx et sa famille ont-ils pu survivre dans un dénuement constant ?
Certains ont avancé que si Marx a tellement parler de l’aliénation de l’homme par le travail, c’est parce qu’il n’avait jamais travaillé. Ce n’est pas exact. Il a travaillé et gagné un peu d’argent. Mais il semble s’être comporté à l’égal des aristocrates et des grands bourgeois de son temps posant que la pensée était censée nourrir.
Par chance, son épouse Jenny est d’origine aristocratique. Et le couple reçoit quelques subsides de sa famille allemande. Engels, lui, est l’un des hommes les plus riches d’Angleterre. C’est un propriétaire d’entreprises dans le secteur sidérurgique. Il peut donc subventionner Marx. Zinn règle cette dimension en une phrase lapidaire qu’il met dans la bouche de Marx : « C’est le capitalisme qui nous a sauvé ».
Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Karl Marx le retour. Théâtre du Petit Louvre, Avignon. Jusqu’au 28 juillet. Rens.et rés. : 00334 32 76 02 79 La pièce qui connait un fort succès public sera sans doute reprise encore en tournée. Site : www. architheatre.free.fr A lire : Howard Zinn, Karl marx le retour. Pièce historique en un acte, Marseille, Agone, 2010. L’édition originale de cette ouevre est parue sous le titre Marx in Soho, SouthendPress, 1999.

L’historien américain Howard Zinn.
Photos du spectacle : Tita Montserrat
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