« La gauche est aujourd’hui dans l’impasse. » Un constat qui a poussé des militants de la gauche de la gauche à lancer un « Appel pour une vraie force politique alternative de gauche en Suisse » (lire ci-dessous). L’idée d’une nouvelle force politique nationale à la gauche du PS n’est pas nouvelle. En 2003, le Parti suisse du Travail, solidaritéS et les listes alternatives alémaniques s’étaient fédérés, sous le nom d’A gauche toute, pour tenter d’arracher cinq sièges au Conseil national permettant la formation d’un groupe parlementaire. Si l’objectif ne fut pas atteint, A gauche toute continua son chemin avec une coordination nationale et, au niveau cantonal, l’union du POP et de solidaritéS sur Vaud ainsi qu’à Genève avec, en plus, les Communistes et les Indépendants. Mais les problèmes ont vite pointé leur nez. Dans la ville du bout du lac, la coalition éclatait en 2007, à peine un an après sa création. La même année, les élections dans le canton de Vaud se soldaient par un échec pour A gauche toute. Quelques mois après, le POP vaudois proposait à solidaritéS une fusion des deux partis. Ce dernier n’ayant pas pris la peine de donner une réponse, les pierres d’achoppement se sont amoncelées depuis entre les deux partis. Enfin, le PST décidait l’année dernière de se retirer officiellement d’A gauche toute, sonnant le glas de la fédération.
Cesser les querelles de chapelle
Réunis le 31 janvier à Berne, la poignée de militants en provenance des cantons de Vaud, Valais et Schaffhouse, en prenant acte de cette « politique de la chaise vide », ont décidé malgré tout de lancer un nouvel appel au rassemblement.
S’agit-il de reformer une fédération, ou encore un réseau ou même un nouveau parti ? « Nous n’en savons encore rien », déclare Josef Zisyadis, qui fut l’un des principaux animateurs d’A gauche toute et qui a diffusé l’appel. « Ce sont les militants qui décideront, l’important est d’arrêter les querelles de chapelles. »
Les signatures seront récoltées jusqu’à fin avril et une première réunion devrait se tenir avant l’été. Jeudi, 80 personnes avaient déjà répondu à l’appel par courriel et une centaine sur Facebook.
Ajouter une nouvelle structure à la gauche de la gauche n’est-ce pas rajouter un problème au problème ? « Nous ne voulons pas torpiller les partis », rassure le Valaisan Olivier Cottagnoud, qui a participé à la rédaction du texte. « Mais beaucoup de militants ressentent la nécessité de l’unité, nous voulons les rassembler autour d’une table pour discuter en passant outre les sectarismes. » En Valais pourtant, on ne connaît pas de guerre de tranchées entre organisations. « Nous sommes trop peu nombreux pour ça, s’amuse Jean-Marie Meilland de la Gauche valaisanne alternative. Mais nous sommes un peu isolés et il serait utile pour nous de s’appuyer sur un mouvement national. »
Anticapitalisme sectaire
Pour les signataires de l’appel, c’est clair, le PST et solidaritéS, les deux principaux partis de la gauche de la gauche, font obstacle à l’unité. A la mi-mars, les quatre sections cantonales de solidaritéS ont tenu pour la première fois un congrès interrégional. A cette occasion, la soixantaine de militants présents ont décidé la « construction d’une organisation nationale ». Avec d’autres courants ? Non, à partir de leurs propres forces. Jean-Marie Meilland tire le parallèle avec le nouveau parti d’Olivier Besancenot. « Le NPA c’est les membres de la LCR plus quelques nouveaux, mais sans les communistes, ni les socialistes et écolos de gauche. » Pour lui, le Parti de gauche de Jean-Luc Mélanchon, plus ouvert, serait un meilleur modèle. Comme le NPA, solidaritéS justifie son chemin en solitaire en se réclamant de « l’anticapitalisme », qui exclurait toute compromission avec les socialistes et les Verts. Pourtant, la politique de ses élus à Genève et Neuchâtel est peu conforme à cet idéal de « pureté révolutionnaire », qui n’empêche de toute façon pas de se rapprocher des autres forces de la gauche de la gauche.
Le PST n’échappe pas aux critiques
Du côté du PST, sa décision, lors de son dernier congrès, de se renommer en Parti communiste a été ressentie comme une dérive sectaire et dogmatique, à l’extérieur et parmi certains de ses membres. « Ce n’est pas par dogmatisme ou sectarisme que nous menons actuellement une réflexion sur le rôle du parti révolutionnaire que nous sommes, et sur son identité communiste », précise Léo Schmid. « Nous élaborons une stratégie pour relancer un projet politique dépassant le capitalisme. » Pour le secrétaire national du parti, se lancer dans la création d’une nouvelle organisation serait « illusoire », ce serait « nier les différences idéologiques et stratégiques qui existent entre les différentes organisations ». Néanmoins, Léo Schmid rappelle que le PST pratique des alliances, comme à Neuchâtel où le parti forme un groupe parlementaire commun avec solidaritéS.
A Neuchâtel justement Alain Bringolf tient à préciser que la nécessité des alliances est inscrite dans les statuts même du PST. Une manière d’affirmer que l’idée socialiste ne peut être portée par un seul parti et que le renversement de la bourgeoisie n’est possible qu’en rassemblant de larges secteurs de la société. Le député sortant et ancien président du parti est un peu méfiant envers l’appel. « De prime abord, c’est plutôt séduisant. Je crains seulement qu’il ne s’agisse que d’une agitation sans lendemain plutôt que d’une réelle réflexion politique. » Avec la sagesse des montagnards qu’on lui connaît, Alain Bringolf attend de voir quelle forme prendra ce mouvement avant de le juger et éventuellement le rejoindre.
Le PST prendra la décision finale de changer de nom en octobre. Deux tiers des suffrages de délégués étant nécessaires pour modifier les statuts, le résultat est encore incertain. La récente démission, en raison de divergences internes, du secrétaire du Parti communiste tessinois, avec une vingtaine de camarades, est de mauvais augure. La direction du parti aura fort à faire d’ici l’automne pour convaincre les indécis, et pour répondre au besoin d’unité revendiqué un peu partout.
Deux projets politiques
Car, après la Gauche valaisanne, et les Listes alternatives de Zurich et Schaffhouse, l’assemblée générale du POP vaudois a la semaine dernière voté son soutien au projet.
Lundi, ce fut le tour des Communistes de Genève. « Nous soutenons cette initiative visant à mettre fin à l’éclatement de la gauche combative », déclare Yan Perret-Gentil. Plutôt que de contribuer au nouveau Parti communiste suisse ? « Changer le nom du PST est intéressant, malheureusement cela ne répond pas aux aspirations de la population. Faire de la politique, ce n’est pas agir contre tout le monde, c’est peser sur les décisions politiques. Dans la situation politique et sociale actuelle, participer à une force du type de Die Linke est la meilleure façon de défendre nos idées. » Pour le communiste, le changement de nom du PST viendrait trop tard ou… trop tôt.
C’est en tout cas un véritable projet politique, qui, avec celui proposé par l’appel, a ses forces et ses faiblesses. Les militants devront choisir entre l’un ou l’autre, ou les deux, séparément ou ensemble. Si les deux projets devaient échouer, il faut craindre que la gauche de la gauche suisse ne sorte de son impasse.
L’ancien conseiller national Franco Cavalli botte en touche
Les transferts socialistes dans la nouvelle équipe devraient être peu nombreux.
La gauche du Parti socialiste est aussi invitée à se joindre au mouvement. Sollicité par les initiants, le Tessinois Franco Cavalli répond à Gauchebdo qu’il a « beaucoup de sympathie » pour l’appel dont il dit partager « en grande partie » la teneur. Le médecin connu pour son engagement en faveur de Cuba souhaite cependant se donner un peu de temps avant de donner une réponse définitive. Il travaille justement au lancement d’une force politique dans son canton, qui, en se fondant dans le mouvement social issu de la grève de CFF Cargo, réunirait des militants de gauche, mais aussi des chrétiens-sociaux et des radicaux de gauche. Un manifeste devrait être publié la semaine prochaine.
Levrat, « Iznogoud technocrate »
Par contre, Frédéric Charpié, lui, a répondu de suite présent. Membre du PS depuis 16 ans, ayant siégé au Conseil général de Tramelan durant 8 années, Frédéric Charpié avait présidé le Parti socialiste du Jura bernois en 2008. Pendant sept mois seulement, des divergences avec le comité directeur du parti l’ayant poussé à la démission. Depuis, ses désaccords avec la ligne du PSS se sont développés. Le texte d’orientation sur la sécurité lui a semblé « ignoble ». Avec sa section, il a déposé près de 80 amendements, « mais si des tournures de phrases ont été modifiées, le fond est resté le même. Ce n’est pas pour rien qu’Yvan Perrin a salué l’événement ! » Plus récemment, le traitement de l’affaire UBS par son parti lui a donné de l’urticaire. « On devait soit étatiser, soit les laisser se débrouiller, non pas jouer les éboueurs. » Des rencontres avec le président Christian Levrat, un « Iznogoud technocrate », ont achevé la rupture. « Je n’avais plus ma place dans ce parti. » Le Tramalot va maintenant battre la campagne à la pêche aux signatures.
Le ralliement du socialiste en annonce-t-il d’autres de ce parti ? Rien n’est moins sûr tant sont molles les critiques à l’interne envers les politiques menées au plan national comme dans les cantons. Il est vrai que la plupart des membres ont une préoccupation plus prosaïque. Celle d’être élu.
Moins opportunistes et en manque d’organisation, les écologistes radicaux devraient être, eux, sensibles à la remise en cause du productivisme et à l’objection de croissance.
Appel pour une vraie force politique alternative de gauche en Suisse
Face à la crise de la mondialisation financière, face à la montée des inégalités sociales, face à la montée des périls climatiques, face à la destruction des services publics, face à la privatisation de tout, y compris du vivant, de partout monte l’exigence d’une autre organisation sociale basée sur l’émancipation humaine.
La gauche est aujourd’hui dans l’impasse. Une partie des classes populaires, découragée, fait confiance à la droite populiste. Ni un PS englué dans un gouvernement de droite, ni des Verts à la poursuite d’une économie de marché verte, ni des forces anticapitalistes éparpillées, affaiblies par leurs divisions et impuissantes nationalement ne sont capables de reconstruire l’espoir.
Bâtir une alternative qui rende possible l’intervention citoyenne dans toute la sphère politique suppose entre autres de rassembler dans une même force politique nationale, tous les courants de la gauche de transformation sociale et écologique. Nous avons en commun de penser que l’humanité est parvenue à un moment périlleux où accroissement des inégalités, chômage, misère, pollution, crise climatique, difficultés d’accès aux ressources s’amplifient mutuellement. Les urgences sociale et écologique ne peuvent être traitées séparément et on ne peut répondre ni à l’une ni à l’autre sans remise en cause du capitalisme et du productivisme.
Aujourd’hui, nous lançons un appel. Un appel à toutes ces femmes et ces hommes de notre pays, qui s’engagent localement dans le mouvement social, le syndicalisme, le tissu associatif, les luttes écologistes, l’objection de croissance, la souveraineté alimentaire, la culture : créons ensemble cette nouvelle force politique alternative de gauche, écosocialiste, qui manque tant à la Suisse.
En signant cet appel, les soussignés décident de tout mettre en œuvre pour créer une dynamique unitaire et pluraliste nationale, au-delà de tout sectarisme, qui résiste aux divisions dépassées, au repli sur soi. Nous voulons une vraie force politique alternative de gauche en Suisse.
Pour contact : Jean-Marie Meilland, Chemin-de-Fer 2, 1920 Martigny, jmmeilland(at)omedia.ch
La gauche de la gauche
Parti suisse du Travail (PST)
Fondé en 1944 par l’union de la Fédération socialiste de Léon Nicole et du Parti communiste. Environ 800 membres dans dix sections (GE, Vd, NE, JU, BE, BA, ZU, SG, GR, TI).
Revolutionärer Aufbau
Présent dès la fin des années 60 à Berne, Bâle et Zurich, Revolutionärer Aubfau (« Construction révolutionnaire ») entretenait des liens avec la RAF allemande, les Brigades rouges italiennes et les Cellules communistes combattantes belges. Aujourd’hui, l’animation du Secours rouge international et la participation à des manifestations sont ses principales activités.
Combat socialiste
Lancé en 1978 à l’occasion des premières élections cantonales jurassiennes, Combat socialiste compte une trentaine de membres et quelques élus proches du POP.
Alternative Liste
Créées à Zurich en 1990, les listes alternatives sont aujourd’hui aussi présentes en Argovie et à Schaffhouse avec une poignée d’élus communaux.
solidaritéS
Constitué en 1992 par le regroupement de groupes révolutionnaires, dont le Parti socialiste ouvrier (ex-LMR, section suisse de la Quatrième Internationale), solidaritéS est présent dans les cantons de Genève (250 membres et sympathisants annoncés), de Vaud, de Neuchâtel (30 à 40 membres) et de Bâle. A Genève, solidaritéS dispose d’un mouvement de jeunes : United Black Sheep.
Mouvement pour le socialisme (MPS)
Formé en 2002 par une scission de solidaritéS, le MPS a été secoué en 2007 par un conflit interne provoquant le départ du groupe Gauche anticapitaliste et la mise sur orbite des sections du Tessin et de Fribourg (seule présence dans ce canton de la gauche de la gauche). Aujourd’hui, le MPS ne regroupe qu’une poignée de fidèles autour de Charles-André Udry sur l’arc lémanique et, en Suisse alémanique, à Berne, Bâle et Zurich.
Pages de gauche
Edité à Lausanne depuis 2002, ce mensuel est, avec quelque 1’000 abonnés, la tribune romande de la gauche du PS sans en constituer pour autant une tendance organisée.
Les Communistes
Fondés à Genève en 2002 par les Jeunesses progressistes du Parti du Travail, les Communistes sont environ 25 et ont une élue au Conseil communal de la Ville.
Les Indépendants de Gauche
Regroupant des militants en rupture de ban dans l’Alliance de gauche d’abord, puis, depuis 2007, dans A gauche toute, les Indépendants ont des élus à la Constituante genevoise et dans quatre communes de ce canton.
Gauche alternative valaisanne
Créée en 2007 par des militants de la gauche du Parti socialiste, la Gauche alternative a deux élus communaux à Vétroz et revendique une cinquantaine de membres et sympathisants.
Gauche anticapitaliste
Formée en 2008 d’une scission du MPS, la Gauche anticapitaliste est active dans les cantons de Genève, Vaud, Bâle et Zurich et édite le journal Lignes rouges.
Organisation socialiste des travailleurs (OST)
Section suisse de la Quatrième Internationale tendance lambertiste (Parti ouvrier indépendant de Gérard Schivardi), l’OST est présente dans les cantons de Genève, Vaud et Neuchâtel, anime l’Union des cercles pour une politique ouvrière (UCPO) et pratique l’entrisme au sein du PS.
Sans oublier que la gauche de la gauche c’est aussi des libertaires (Organisation socialiste libertaire et Action autonome en Romandie) ou encore des associations (par ex. Attac).