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Eurofoot

« Le foot permet à certains pays de retrouver espoir »

vendredi 8 juin 2012, par Jérôme Béguin, Joël Depommier

Le championnat d’Europe de foot - l’Eurofoot - qui réunit les 16 meilleures équipes du continent se tiendra du 8 juin au 1er juillet en Pologne et en Ukraine. A l’occasion de ce rendez-vous footballistique, où l’Espagne cherchera à préserver sa couronne, nous avons demandé à Pierre Maturana, rédacteur en chef du site internet du mensuel français « So Foot », revue qui sait mêler football, culture et société, dans une tonalité décalée, de nous brosser les enjeux de cette compétition, qui sera retransmise par près de 200 chaînes de télévision à travers le monde.

L’Eurofoot 2012 se déroule en Pologne et Ukraine. Est-ce un bon choix de l’UEFA quand on connaît les atteintes aux droits humains dans ce second pays ?
Pierre Maturana Ce qui est fait est fait. Est-ce que l’on peut vraiment critiquer ce choix de l’UEFA qui s’est produit il y a cinq ans alors que l’on connaissait déjà la situation de droits humains en Ukraine ? Reste qu’il est important que des associations ou certains pays comme la France, qui n’enverra aucun ministre en Ukraine suite aux mauvais traitements subis en prison par l’ancienne premier ministre Ioulia Timochenko, profitent de l’éclairage apporté sur ce pays pendant un mois pour faire bouger les choses en matière de droits humains.

Le mouvement féministe Femen dénonce cet Eurofoot comme un événement qui ne profitera qu’aux mafias ukrainiennes du commerce du sexe. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Il faut tout d’abord relever le courage des Femen qui, par leurs actions coups de poing, ne se ménagent pas pour défendre leur cause. Rappelons que l’Ukraine est le pays le plus touché par le sida sur le continent. Au-delà de la dénonciation des mafias, le message des Femen s’adresse aussi aux supporters pour qu’ils s’abstiennent de tout tourisme sexuel et pour leur rappeler que la prostitution est interdite en Ukraine. C’est un message indispensable.

L’Italie ne participera peut-être pas à la compétition du fait des matchs truqués du championnat. Est-ce un bien ? Estimez-vous que les instances dirigeantes du foot font assez pour éradiquer ce phénomène ?
L’équipe d’Italie n’a pas à se retirer du championnat d’Europe du fait de matchs truqués dans le championnat national. Elle a légitimement gagné sa place sur le terrain. Aucun match des éliminatoires n’a été acheté. Il faut bien entendu que l’UEFA et les fédérations nationales s’attellent à en finir avec les paris clandestins sans doute liés à des officines à l’étranger. L’évolution va plutôt dans le bon sens, du fait que les affaires, comme cela a été le cas en Italie en 2008 ou en Belgique en 2009, ont fini devant les tribunaux.

L’Espagne, la Grèce et le Portugal traversent chacun une grosse crise économique. N’est-ce pas paradoxal de jouer au foot dans ces circonstances ?
Bien entendu, on peut critiquer les salaires mirobolants ou les primes que vont toucher des joueurs multimillionnaires comme Cristiano Ronaldo. Mais il est important de ne pas oublier l’aspect éminemment populaire du foot. En situation de crise, le foot permet aussi à certains pays de retrouver un espoir. Déclassée par les agences de notation économiques, l’Espagne pourrait retrouver de la fierté et de la confiance en cas de victoire à l’Euro, comme cela s’était passé en France en 1998 après la victoire à la Coupe du monde.

Le foot attise aussi le nationalisme. Est-ce que le hooliganisme touche plus les rencontres des équipes nationales que celles qui mettent aux prises les clubs ? Si oui, pourquoi et comment finalement combattre ces dérives racistes ?
Cela fait depuis le match Italie-Serbie à Gênes en 2010 que les hooligans ne se sont pas manifestés au niveau des équipes nationales. Certains pays comme l’Angleterre ou la France, ont réussi à éradiquer ce phénomène, du fait du durcissement des autorités. Le hooliganisme reste encore prégnant dans les Balkans ou à l’Est. Il faut que les fédérations nationales combattent ces dérives pour rendre le football aux vrais supporters et permettre aux familles de venir en paix au stade.

Qui, selon vous gagnera cet Eurofoot ? Les techniciens ou le foot plus physique ? Qui sera la révélation ou la star qui vont émerger de cet Euro ?
Pour cet Euro, il y a deux favoris clairs qui sont l’Espagne et l’Allemagne. Vient ensuite un petit groupe d’outsiders, comprenant la France et la Hollande. En 2000, la France avait gagné avec une équipe physique, et une bonne technique de jeu. En 2004, la Grèce, une équipe plus physique avait remporté la compétition avant que ce soit l’Espagne et son beau jeu. Cette année, ce sont plutôt les clubs avec des blocs défensifs puissants comme le Real Madrid, Manchester City ou Chelsea qui ont gagné leurs compétitions respectives. C’est peut-être un signe. Cette année, on ne devrait pas avoir de surprises quant aux révélations. Les stars sont connues, mais peut-être que certains joueurs comme Hatem Ben Arfa pour la France ou Phil Jones pour l’Angleterre pourraient éclore durant ce mois.

Propos recueillis par Joël Depommier

« Se régaler de matchs sans porter attention aux droits humains serait cynique »

Boycotter les matchs disputés en territoire ukrainien ou alors diffuser ceux-ci avec un bandeau indiquant en temps réel la durée d’emprisonnement de Iulia Timochenko. C’est en substance, la motion qu’a déposée au Conseil municipal de la Ville de Genève le socialiste Sylvain Thévoz, alors que la municipalité organise la retransmission des rencontres devant la patinoire des Vernets. « Le fait que le football est le sport avec le taux d’audience le plus fort, qu’il est un événement rassembleur et festif, ne doit pas servir à couvrir les agissements d’un pouvoir politique inique. Se régaler de matchs sans y porter attention serait cynique », explique le conseiller communal. « A mon avis, Genève doit prendre position contre les injustices sociales et les abus des pays organisateurs. » Las, la majorité du Conseil municipal a refusé d’entrer en matière sur la motion avant le début de la compétition. « Apparemment, dire l’évidence, ce serait déjà trop dire en pleine footerie européenne », souligne son camarade de parti Pascal Holenweg. « Au premier coup de sifflet du premier match de la compétition qui, sinon des antisportifs primaires, secondaires et tertiaires dans notre genre, se préoccupera de l’état des libertés politiques en Ukraine ? Du sort de l’ancienne premier ministre Ioulia Timochenko ? Elle n’est pas franchement de notre famille politique, mais elle est en prison depuis l’automne 2011, victime d’une vengeance du pouvoir en place, et elle est si mal en point et si maltraitée qu’il a fallu début mai, sur pression européenne, la transférer dans un hôpital. »

Jérôme Béguin

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