Chaque semaine, la tribune des hommes et des femmes qui résistent,
la voix de celles et de ceux qui proposent de changer la société. Abonnez-vous! | En savoir plus sur nous

Accueil du site > Culture > Le jeu dansé du chat et de la souris

Spectacle

Le jeu dansé du chat et de la souris

vendredi 18 mars 2011, par Bertrand Tappolet

L’artiste plasticienne genevoise Mai-Thu Perret revisite le triangle amoureux de « Krazy Kat », le légendaire « strip » quotidien de l’Américain Georges Herriman. Qui a connu se meilleurs moments dans le cadre émancipateur des pages dominicales. Ou l’invention toujours renouvelée d’une communauté absurde, burlesque et tragique.

Lettres d’amour en brique ancienne permet à l’une des figures les plus en vue de l’art contemporain, Mai-Thu Perret, en collaboration artistique avec la chorégraphe et danseuse Laurence Yadi d’explorer l’univers d’un chef-d’œuvre de la bande dessinée, encensé par la critique, mais en grande partie ignoré du grand public, la série Krazy Kat. Soit un sommet surréaliste inégalé à ce jour dans le « non sensique » et l’absurde.

La création explore un triangle amoureux réunissant chien, chat ou chatte et souris. Ce avec un sens de l’épure et une pertinence qui font souvent mouche. Voici une foisonnante et répétitive comédie des erreurs multipliant méprises et quiproquos, dont le vaudeville a su faire son miel dramaturgique. Sur le plateau du Théâtre de l’Usine, cette comédie dramatique en forme de slapstick (un genre d’humour impliquant une part de violence physique) est transfigurée par un traitement graphique, chorégraphique et théâtral pendulant entre l’animé et l’inanimé.

Au naturalisme de la reconstitution en volumes du dessin s’ajoute une capacité d’abstraction qui ne renie pas les règles du divertissement. Le matériel gestuel est fidèle à l’univers dessiné : multidirectionnalité, petite amplitude, raffinement et souvent des éléments simples tels que des piétinements. La machine chorégraphique — tout comme en son temps, la poursuite de l’idéal du corps classique — sert à mettre en lumière ce qui tente de s’échapper, dévie et résiste aux structures de pouvoir. Témoin, ce moment où les Krazy se démultiplient, fichant leur anatomie en accent circonflexe, tête la première en terre. Après avoir titubé leurs parcours, les trois personnages joignent leurs corps en une constellation étoilée. Moment fantasmé sous psychotropes, car les figures de Krazy Kat sous souvent « stone », planant dans un état second. Que la drogue ait pour nom alcool, tant Herriman se réfère à la prohibition US de son époque. Ou qu’elle se nomme « herbe à chat », ce possible dérivé du khat, belle homonymie appliquée aux feuilles séchées contenant des substances hallucinogènes

La chorégraphie rapatrie aussi des pans entiers de l’histoire de la danse revisitée, des avant-gardes russes de L’Après-midi d’un faune au constructivisme, en passant par le ballet pantomime, le mouvement façon Merce Cunningham. Voire les frises gestuelles sémaphoriques avec bras en équerre, comme dans les bas reliefs égyptiens, qui rappellent les créations chorégraphiques originelles de Serge Lifar et Vaslav Nijinski.

Triangle de désirs inassouvis

Est-il possible de bâtir une œuvre publiée en planches dominicales dans un journal étatsunien pendant une trentaine d’années, de 1913 à 1944, sur un seul et unique gag à répétition (ou running gag) digne des plus belles heures du burlesque muet, à savoir un chat martyrisé par une souris ? Quel que soit le motif, souvent mû par le seul instinct, le souriceau Ignatz Mouse lance inlassablement une brique, ici grise et en mouse, sur la tête du chat au sexe incertain, Krazy Kat, à moins qu’il ne se retrouve en prison traîné par un chien policier, pour avoir essayé de le faire. En effet, le chien ventripotent Offisa Pup (le danseur Kais Chouibi, qui rapatrie dans sa coiffure les origines créoles d’Herriman) protège et aime secrètement la « chatte » Krazy. A la lisière du pitch, l’intrigue éminemment simple et mécanique, est constamment renouvelée par un apport d’innovations, de manipulations progressives, de résultats inattendus. Dans ce triangle amoureux, les rôles s’échangent, tout circule entre les protagonistes, comme le montre l’inversion des positions de domination et de manipulation au fil de l’opus dansé.

La mise en jeu des corps de Lettres d’amour en brique ancienne trahit bien cette shakespearienne comédie des erreurs. Où chaque personnage se méprend sur les intentions de l’autre. Deux adversaires mâles font face à cet obscur objet félin de leur désir souvent inexprimé et refoulé. On est troublé par la figure de Krazy, cette héroïne fragile, naïve incarnée par la danseuse Anja Schmidt et son poignant corps d’enfant devenu trop vite adulte. Elle porte deux oreilles triangulaires stylisées, un justaucorps noir que parcourent des sinuosités en fourrure synthétique. Dans leur rythme et scansion, ils évoquent à la fois le zigzag des dessins d’Herriman et l’intérieur du corps. Comme une planche d’anatomie qui s’exhibe et se prolonge avec fantaisie par une queue au soyeux pelage. Krazy a son double gémellaire dans une chatte blanche campée par Mai-Thu Perret. Dans un alphabet mouvementiste proche du yoga, l’artiste fait évoluer son corps en lente giration sur soi, lui donnant l’aspect d’une croix en forme de Svastika, symbole désignant l’éternité au coeur de la symbolique hindoue et bouddhique. Il y a du Dominique Bagouet et du Philippe Decoufflé dans cette manière de combiner enjeux formels (comment faire vivre en volumes, mouvements et 3d, l’aplat de la planche dessinée) et plaisir du regard face à des personnages incongrus, inattendus et inspirés de l’univers graphique de la bande dessinée.

Conçus par Ligia Dias et réalisés par Marion Schmidt, les costumes des danseurs se permettent de tutoyer une grâce doucement loufoque et décalée. Ligia Dias a réalisé pour la figure d’Ignat Mouse un fil de fer torsadé entourant taille et buste de la danseuse Laurence Yadi coulée dans un justaucorps gris souris. Ce fil contient dans ses rets métalliques un bijou, la mythique brique en mousse. Belle idée évoquant, de loin en loin, la Pièce de coeur du dramaturge allemand Heiner Müller. Où un homme s’arrache pour l’aimée son coeur palpitant, qui se révèle une simple brique.

Graphiquement votre

L’abstraction de l’écriture chorégraphique tend vers une dimension graphique, géométrique tout en n’oubliant pas que les personnages imaginés par le cartoonist américain paraissent griffonnés avec nonchalance. Et la partition dansée signée Laurence Yadi rend à la fois la dimension malingre du trait, sa rudesse géométrisée et la prédilection du dessinateur pour le croquis qui permet d’intensifier les expressions des personnages. En témoigne la « souricette » Ignatz Mouse, qu’elle joue en déhanchements spiralés ouvrant le corps dans un enroulement sur soi proche de la danse orientale. Par une succession de piétinements fébriles, elle métamorphose cette figure de bande dessinée en pure vibration graphique rappelant les hachures et crayonnages chers à Herriman.

D’un tableau vivant à l’autre, Laurence Yadi se fige en une posture pugilistique. Bien d’autres personnages apparaissent dans les paysages désertiques de Coconino, contrée onirique parsemée d’objets incertains et changeants. Ils sont concentrés sous la forme de caméos ou apparitions éphémères et iconiques dues au danseur Nicolas Cantillon. Ainsi cet aigle au bec en plexiglas orangé et plumes gouttant du pourtour des bras et jambes. L’interprète convoque dans son solo les pas des Nicholas Brothers, danseurs noir-américains de claquettes et de danse acrobatique. Si ce n’est peut-être un clin d’oeil à une danse de la pluie exécutée par un chaman Navarro arty au détour d’un épisode de Lucky Luke.

Du théâtre de l’absurde au théâtre nô

L’entame de la pièce chorégraphique confronte le regard du spectateur à un immense rouleau en fond de scène. En noir et blanc, il déploie les rythmes du dessin d’Herriman. D’abord, une multitude de cases noires posées sur fond blanc et une scène trouée d’absence. Surgissent à contre-jour de leur présence, la sombre anatomie silhouettée du chat que redouble, comme une ombre gestuelle, la souris. Ce tandem rappelle les couples du théâtre de Samuel Beckett, ces errants reliés par un cordon « ombilicarcéral » associant cruauté et tendresse.

Le théâtre nô, c’est n’est pas quelqu’un qui est, mais c’est quelqu’un qui vient, une ombre devenant personnage stylisé, soulignait Paul Claudel. Dans le « nô d’apparition » le personnage principal (le shité) est un fantôme. Le shité « celui qui fait, qui agit », chante et danse. Il déploie ici littéralement le récit sous forme d’un kamishibaï géant alternant sur d’immenses rouleaux les vagues stylisées et rhapsodiques avec des cercles blancs sur fonds noir, évoquant les cases de Herriman. En ses évolutions ritualisées, nus pieds, en pas chassés, costume croisé et chapeau de feutrine, la chanteuse Tamara Barnett-Herrin campe aussi la figure de l’auteur Herriman. Dans ses compositions passées a capella, elle fusionne l’alchimie verbale kaléidoscopique de l’auteur US. Qui faisait des dialogues de Krazy Kat un mélange de saveurs créoles, de tournures yiddish, voire de véritable poésie sonore rabelaisenne préfigurant le slam. Dans une atmosphère de feu de camp sur fond de désert crépusculaire, entourée des personnages étendus de Krazy Kat, elle y chante, dans la langue de Cab Calloway, le temps venu d’une tragédie de la vengeance. Soit la revanche des souris massacrées et de ceux que l’absurde loi de l’ordre naturel a mis en bas de la chaîne alimentaire.


Lettres d’amour en brique ancienne, Théâtre de l’Usine, 11 rue de la Coulouvrenière, Genève, jusqu’au 20 mars. Rés, sur www.theatredelusine.ch

envoyer l'article par mail Envoyer le lien vers cette page par courriel

Partenariat





Publicité




Accueil du site | Impressum | Points de vente | Changement d'adresse | Publicité | Agenda | Liens | Plan du site
Soutenir par un don