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Le sommet Rio+20, c’est pas le Pérou !

vendredi 15 juin 2012, par Joël Depommier

Le grand raout se déroulera du 20 au 22 juin. Les ONG et altermondialistes s’avouent pessimistes en ce qui concerne l’engagement des Etats à aller vers un développement socialement et écologiquement soutenable.

Près d’une centaine de chefs d’Etat. Le sommet de Rio+20 qui fera le bilan de la planète en matière d’environnement et de développement rassemblera le gotha politique mondial. Il y a 20 ans, le Sommet de la terre avait débouché sur la Déclaration de Rio fixant des lignes d’action, non contraignantes pour les Etats, pour aller vers le développement durable. Le plan Agenda 21 qui comprenait près de 2’500 recommandations avait aussi été lancé, mais peu d’Etats l’ont totalement mis en pratique. A cette occasion aussi, la Convention-cadre des Nations Unis sur le changement climatique avait aussi été mise sur les rails. Pourtant, l’objectif de diminuer les émissions de gaz à effet de serre de 25 à 40% d’ici à 2020, pour ne pas dépasser le seuil fatidique de 2°C d’augmentation de la température moyenne de la planète, n’est toujours pas atteint. Au Sommet de Rio+20, les deux thèmes principaux auront trait, d’une part, à « l’économie verte » avec comme objectif l’éradication de la pauvreté, une des visées fixée dans les Objectifs du Millénaire. Beaucoup d’opposants considèrent que cette conversion à « l’économie verte » va conduire à la privatisation accrue de la terre, des ressources naturelles et de la biodiversité. D’autre part, le deuxième point concerne la création d’un cadre institutionnel pour favoriser ce développement durable. Les membres de l’ONU ont proposé 26 domaines dans lesquels des objectifs devront être fixés, qui vont de la santé à l’urbanisme, la lutte contre la pauvreté en passant par la protection des océans ou l’agriculture. Cela sera-t-il suffisant ? Pour Martin Khor, directeur exécutif du South Centre, basé à Genève, il faut aller plus loin, du fait que la crise écologique, économique et sociale s’est approfondie en 20 ans. « Le principe le plus important qui doit être réaffirmé, c’est la responsabilité commune, mais différenciée, des pays dans le développement durable », précisait-il pour l’agence Inter Press Service. « Cela demande que les pays du Nord prennent en charge de réduire la pollution et les émissions de gaz à effet de serre qui causent le réchauffement climatique », expliquait-il, tout en se désolant que la Commission pour le développement durable de l’ONU ne se rassemble que deux à trois semaines par an. Cette aide implique un transfert aussi bien de fonds que de technologie vers le Sud. Mais pour l’heure, on est loin du compte.

Le Sommet alternatif tire à boulets rouges sur « l’économie verte »

Du côté des 35 réseaux, organisations et mouvements sociaux de 13 pays composant le Groupe d’articulation international du Sommet alternatif des peuples pour la justice sociale et environnementale, qui se tiendra 15 au 23 juin à Rio, on est encore plus critique. Ce regroupement, issu du Forum social mondial (FSM), constate qu’aujourd’hui, les Etats ne parlent ni du bilan des accords conclus à Rio 92, ni des moyens pour agir sur les causes de la crise. Ils tirent à boulets rouges sur la notion « d’économie verte ». « Rien dans cette économie ne remet en question ou ne remplace l’économie basée sur l’extraction de combustibles fossiles ou ses modèles de consommation et de production industrielle. Au contraire cette économie ouvre de nouveaux territoires à l’économie qui exploite les personnes et l’environnement, alimentant ainsi le mythe que la croissance économique infinie est possible », dénoncent-ils dans un communiqué. Ils en appellent à un changement radical du mode de production et de consommation et pour un modèle basé sur la souveraineté alimentaire, l’agroécologie et l’économie solidaire. Ils veulent même assurer la transition entre une civilisation anthropocentrique et une civilisation biocentrique, c’est-à-dire centrée sur la vie. Au Brésil, ils demandent, par exemple, qu’on en finisse avec le Code forestier, une loi récemment votée par le parlement et ouvrant la porte à une déforestation accrue, du fait de la disparition de l’obligation de reboiser les zones de déforestation. Un changement qui va profiter aux intérêts de l’agro-industrie et au renforcement de la monoculture. Cette inflexion du modèle de développement est pourtant nécessaire, mais on peut douter qu’elle soit suivie par des Etats en recherche perpétuelle de croissance.

La Suisse, représentée à Rio par Doris Leuthard et Eveline Widmer-Schlumpf, a déjà défini son mandat de négociation pour la conférence. Elle a décidé de prôner des objectifs et mesures concrets pour une économie verte, en exposant ses engagements comme le Masterplan qu’elle a lancé en 2010 pour les énergies renouvelables ou ses investissements dans le Sud pour soutenir des projets de recyclage, de création de centrales hydrauliques au Nicaragua ou d’efficacité énergétique des bâtiments en Amérique latine. Elle préconisera aussi la création d’un Conseil mondial de la durabilité (Global Sustainability Council), directement subordonné à l’Assemblée générale de l’ONU.

Reste que les faits sont têtus, comme le rappelle le WWF-Suisse, qui vient de sortir son rapport « Planète vivante 2012 », qui comptabilise l’empreinte écologique de tous les pays. Du fait de la démographie, l’empreinte écologique mondiale est actuellement supérieure à 1,5 planète, ce qui signifie que la population mondiale consomme une fois et demie plus de ressources que la Terre n’est en mesure de fournir à long terme. Si tout le monde vivait comme les Suisses, il faudrait même 2,8 planètes. Il faudrait 4 planètes et 6,6 supplémentaires si tout le monde vivait comme les Etatsuniens ou les Qataris, mais 0,6 si l’on suivait les Indonésiens. A dix jours du grand raout, Felix Gnehm, expert en développement au WWF Suisse et membre de la délégation helvétique officielle à Rio, n’était pas optimiste sur l’issue de la conférence. « A l’heure actuelle, nous devons nous attendre à un échec ou à une déclaration finale si diluée qu’elle n’apportera pas d’améliorations. » On est prévenu.

« Il faut inventer un protectionnisme écologique et social »

Auteur de plusieurs ouv-rages sur l’environnement et l’écologie, dont le récent « Comment la mondialisation a tué l’écologie », collaborateur au « Monde diplomatique » et à « l’Humanité Dimanche », le Français Au-rélien Bernier présente son diagnostic avant le Sommet Rio+20.

Qu’est ce que l’on peut raisonnablement attendre de ce Rio+20 ?
Aurélien Bernier A peu près rien. Comme toujours, en cas de crise économique grave, plus personne ne se soucie d’écologie, à part les militants. L’enjeu est économique. Il s’agit de savoir quels secteurs d’activité capteront le plus de subventions. Par exemple, les gros consommateurs d’énergies fossiles réclament des aides pour mettre en œuvre le stockage souterrain du carbone tandis que la filière nucléaire et celle des énergies renouvelables réclament des aides pour se développer à moindre coût. Mais il s’agit d’une bataille entre multinationales.

Que pensez-vous de « l’économie verte » ?
« L’économie verte » est l’autre nom, politiquement correct, du « capitalisme vert ». Puisque l’environnement est suffisamment dégradé pour que sa réparation devienne rentable, le capitalisme peut « verdir » en apparence. Mais dans le fond, rien ne change. Les panneaux solaires sont produits dans des pays à bas coût de main-d’œuvre puis vendus sur les marchés occidentaux. Les multinationales font du dumping social. Et les productions polluantes n’ont pas été supprimées pour autant. On extrait toujours des matières premières, on transforme toujours des métaux, on fabrique toujours du ciment, des automobiles, des composants informatiques… mais ces productions sont largement délocalisées. Donc, le consommateur ne voit pas les pollutions qui en résultent. Il peut avoir l’impression qu’effectivement, l’économie « verdit ». Mais c’est tout le contraire : en raccourcissant artificiellement la durée de vie de leurs produits, les grandes firmes consomment de plus en plus de matière et polluent de plus en plus.

Vers quelle forme de développement durable mondial faut-il aller ?
Au niveau mondial, il faut inévitablement réduire la consommation. Pas en imposant l’austérité, mais en obligeant les firmes à moins consommer. Elles peuvent et doivent le faire en investissant dans des technologies performantes, mais surtout en fabriquant des produits qui durent plus longtemps et qui se réparent. Seulement, pour imposer quoi que ce soit aux multinationales, il faut stopper le libre-échange. Sans cela, elles utilisent une arme redoutable pour échapper à la contrainte : le chantage aux délocalisations. Il faut donc inventer un nouveau protectionnisme, intelligent, écologique et social. Comme l’objectif n’est absolument pas de se replier sur des frontières nationales, il faut en même temps des mesures de coopération fortes. Certaines personnes croient que ce protectionnisme pénaliserait les peuples, mais c’est tout le contraire. Si nous importons moins de produits chinois, les entreprises implantées en Chine seront obligées de compenser en développant le marché intérieur et les conditions de vie du peuple chinois s’amélioreront ! Le commerce est un outil politique. Soit nous régulons les échanges et nous coopérons, soit nous allons tout droit vers des guerres pour le contrôle des ressources.

Aurélien Bernier, Comment la mondialisation a tué l’écologie. Les politiques environnementales piégées par le libre-échange, Mille et une nuits 2012, 357 pages, 19,5 euros. Cet ouvrage peut être commandé à la Librairie populaire, 5 pl. Chauderon, 1003 Lausanne, tél. 021 646 86 75, fax 021 320 06 97, librairie(at)gauchebdo.ch

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