« Un enfant de moins de dix ans meurt de faim toutes les cinq secondes. Les charniers sont là. » A l’occasion de la publication de son ouvrage Destruction massive. Géopolitique de la faim (éd. du Seuil), Jean Ziegler avait lancé dans nos colonnes un cri d’alarme et un réquisitoire contre les responsables de la faim dans le monde (notre édition du 18 novembre 2011). « Les responsables sont identifiables : grands banquiers, gestionnaires de hedge funds et autres prédateurs du système financier mondial. » Ceux-ci ont trouvé un refuge bien commode en Suisse puisque, d’après l’ouvrage Swiss Trading SA de la Déclaration de Berne : environ 30% du volume commercial des grains et des oléagineux est négocié depuis notre pays. Et en particulier depuis Genève, en raison, comme le relève l’ancien rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, de « l’extrême mansuétude, en matière fiscale, du ministre des finances David Hiler ». « L’ordre cannibale du monde peut être détruit. Ce qui manque, c’est la mobilisation populaire. Mais je suis confiant : l’insurrection des consciences est proche. »
Le message de Jean Ziegler a été entendu. Le 19 mai, l’assemblée des délégués de la Jeunesse socialiste suisse a pris la décision de lancer une initiative fédérale pour mettre un terme à la spéculation sur les produits alimentaires. « Souvent évoqué, ce problème n’a pas de réponse politique. Nous voulons combler ce vide », explique le Fribourgeois Nicolas Buntschu, vice-président de la JS. « Pourtant, la Suisse a un rôle charnière dans ce domaine et une influence sur le reste du monde. On va essayer d’aller vite, l’initiative devrait être lancée dès cet été. » Intitulé « Non à la spéculation sur les produits alimentaires », le texte propose d’inscrire dans la Constitution fédérale l’interdiction pour les « banques, assurances, caisses de pension, fonds spéculatifs et autres investisseurs dont le siège social est en Suisse de faire commerce de matières premières agricoles », ni d’acquérir ou de vendre des produits financiers dans ce secteur. Les commerçants et producteurs alimentaires, eux, se verraient empêchés d’investir sur les marchés financiers, « exception faite de transactions portant sur des produits ou marchandises de nature tangible et concrète et dont l’échéance comme le prix ont été préétablis ». Pour Nicolas Buntschu, différencier ce qui tient du commerce de ce qui relève de la spéculation est facile : « Acheter des produits alimentaires sans même les stocker, en attendant de les revendre avec une plus-value, c’est de la spéculation. Il ne s’agit pas d’un secteur économique qui fait vivre beaucoup de salariés, mais d’une activité virtuelle, qui rapporte énormément d’argent à très peu de personnes. » Comme le relève la JS, le prix des produits alimentaires de base comme le blé, le maïs ou le riz ont augmenté de 150% en dix ans en raison d’un gonflement de la spéculation qui atteint les 600 milliards de dollars aujourd’hui.
Se battre contre la forme la plus répugnante du capitalisme
En décidant de s’attaquer à la spéculation sur l’alimentation et donc aux causes de la faim dans le monde, la JS a fait un choix « internationaliste », selon le mot de Nicolas Buntschu. Lors de leur assemblée des délégués, les jeunes socialistes ont eu en effet à choisir entre onze propositions d’initiatives à lancer, dont certaines - signe des temps - assez radicales. La section genevoise proposait ainsi d’étatiser les banques et d’abolir l’héritage, alors que les Zurichois demandaient de retirer le pouvoir aux actionnaires au profit d’assemblées du personnel. L’année dernière, la JS avait déposé l’initiative « 1:12 », qui vise à empêcher que dans une même entreprise un patron ne puisse gagner en un mois plus que l’un de ses employés en une année. « Nous avons choisi maintenant de nous battre contre la forme la plus répugnante du capitalisme, celle qui laisse mourir des millions d’êtres humains pour garantir un profit à quelques privilégiés », souligne David Roth, le président de la JS.

- Dessin Stéphane Montavon
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