Cette année, les femmes marcheront encore. A l’occasion de la troisième Marche mondiale des femmes qui se déroutera sur toute la planète du 8 mars au 17 octobre 2010. Parmi les revendications globales, la lutte pour éliminer la pauvreté et la violence envers les femmes. Point fort au sein des autres champs d’actions : l’exigence d’un accès de toutes les travailleuses aux droits à la sécurité sociale et à l’égalité salariale, de même qu’un salaire minimum juste, dans le monde entier sans discriminations aucunes. En Suisse aussi, la Marche mondiale foulera nos rues, à l’occasion d’une grande manifestation nationale le 13 mars à Berne pour revendiquer l’égalité et l’autonomie économique des femmes ou la paix et la démilitarisation. Dans huit cantons, des actions et mobilisations sont aussi prévues.
Assisterait-on alors à un regain du féminisme ? « Au début des années 2000, les femmes ont obtenu en Suisse un droit à l’avortement, ainsi que la mise en place d’une assurance maternité, mais dès que les femmes relâchent la garde, les attaques redoublent : une initiative populaire des conservateurs vient d’être lancée contre la prise en charge de l’avortement par l’assurance maladie », souligne Stéphanie Apotheloz, membre du collectif lausannois Féminista ! « Le budget de soutien de la confédération pour financer l’accueil extrafamilial et des crèches a été réduit en février de 140 à 80 millions de francs. Pour les familles, la garde des enfants atteint des tarifs prohibitifs, au point que certaines femmes se demandent si elles doivent arrêter de travailler. Tout cela réveille les consciences », ajoute la députée socialiste au Grand Conseil vaudois.
20% d’écarts salariaux en Suisse
Ces attaques violentes contre la protection sociale des femmes ne sont pas les seules, comme le rappelle Valérie Buchs, secrétaire au syndicat genevois SIT : « On constate que les conditions d’égalité ne sont toujours pas réalisées en Suisse comme au niveau international. Les inégalités salariales entre femmes et hommes (toujours de l’ordre de 20% en moyenne suisse, ndlr) se creusent. La loi sur l’égalité entre femmes et hommes ne prévoyant pas la possibilité pour une autorité de contrôle de vérifier l’absence de discrimination dans les entreprises, les moyens de mettre en évidence les inégalités sont limités. Avec la crise économique et financière, le chômage augmente, ce qui touche en particulier les femmes. Celles-ci subissent aussi une baisse des prestations : un revenu plus bas induit des indemnisations chômage plus faibles », souligne la Genevoise. Celle-ci rappelle aussi que les femmes entrent sur le marché du travail dans des positions plus précaires que les hommes. « Elles sont plus touchées par le travail sur appel, le travail temporaire ou le travail à temps partiel, ce qui influence aussi bien sur le niveau des salaires et de leur protection sociale, que sur leurs possibilités de formation continue ou leurs opportunités de carrière », explique la syndicaliste, qui met aussi en exergue les difficultés professionnelles et les discriminations encore plus grandes des femmes migrantes et des personnes sans statut légal.
La Marche mondiale met aussi au centre de ses préoccupations internationales la violence contre les femmes, et plus particulière la violence domestique, celle venant du conjoint ou du partenaire. En 2005, l’ONU en avait fait un de dix thèmes dont on n’entend pas assez parler, tout en rappelant qu’une femme sur trois dans le monde est victime de mauvais traitements ou d’abus de la part d’un proche. « En Suisse, 25 femmes décèdent de violence domestique chaque année, mais aucune campagne de prévention nationale n’est lancée comme cela se fait dans le reste de l’Europe. De plus, les centres d’accueil pour les femmes victimes de violence conjugale rament pour boucler leur budget », précise Stéphanie Apothéloz. Dernier point noir mis en avant par la Lausannoise. La sous-représentation politique des femmes. « Il y a cent ans, l’idée d’une journée des femmes était lancée par Clara Zetkin avec comme revendication centrale, le droit de vote. Cent ans plus tard, ce droit est acquis, mais les femmes ne représentent que 30% des élus dans les parlements. C’est totalement insuffisant. »
Toutes ces inégalités croissantes montrent que la Marche mondiale a plus que ses raisons d’être et qu’il faut compter sur les femmes pour être aux avants postes. C’est bien ce que constate le slogan de la manifestation nationale, qui soutient que « quand les femmes bougent, le monde bouge ».
« Il faut empêcher les “défenseurs” de la famille de démolir les acquis »
L’enseignante Erica Hennequin, ex-vice-présidente des Verts suisses, est députée écologiste au parlement jurassien.
Vous participez à la manif nationale du 13 mars à Berne. Comment à votre niveau de députée faire avancer la cause féminine ?
Erica Hennequin Pour promouvoir l’égalité homme/femme, je reste favorable au système des quotas pour l’accès des femmes aux postes à responsabilité tant que les inégalités sont aussi marquées. Il y a six mois, j’ai d’ailleurs déposé un postulat pour savoir si le canton du Jura allait dans le bon sens dans sa promotion professionnelle des femmes et pour qu’on fasse des contrôles systématiques sur ce sujet.
Quels sont les chantiers prioritaires pour les femmes ?
Il faut d’abord empêcher les soi-disant « défenseurs » de la famille de démolir les acquis sociaux qui permettent aux femmes de concilier vie professionnelle et vie familiale. Deuxièmement, il est important de favoriser un vrai partage des tâches familiales afin que les femmes puissent aussi continuer leur carrière entre 25 et 40 ans. Cela passe par des luttes pour une amélioration des salaires des femmes et la possibilité de travailler à temps partiel pour les hommes également.
« Les jeunes femmes doivent comprendre que rien n’est acquis et assumer la relève »
Salika Wenger est conseillère municipale A Gauche toute en Ville de Genève.
Quelles sont les priorités actuelles de la lutte féministe ?
Salika Wenger Un des chantiers les plus importants réside dans la lutte contre la violence faite aux femmes. Plus généralement, il faut lutter contre la régression des droits des femmes, qui va en s’accélèrant depuis dix ans. Il faut un réveil des féministes, comme le demande Elisabeth Badinter. Les jeunes femmes doivent comprendre que rien n’est acquis et assumer la relève.
Dans la crise que nous traversons, les femmes sont les premières victimes de la précarité, du fait de leur statut professionnel. Il y a de quoi être inquiète des politiques que la droite mène contre les femmes, en ne proposant aux chômeuses que des emplois de proximité. Certains veulent les condamner à revenir à la maison. Il y a aussi de quoi s’énerver devant les attaques des intégristes contre le droit à l’avortement. Mes priorités, et cela commence au niveau du Conseil municipal, c’est que les femmes ne soient pas celles qui paient la crise et qu’on ne remette pas en cause les droits acquis.
« L’instrumentalisation du corps des femmes est une forme de violence »
Ancienne secrétaire syndicale au SIB, la Vaudoise Marie-France Perroud travaille aujourd’hui à l’EPER (Entraide protestante suisse).
Qu’est-ce que vous attendez de la manifestation nationale du 13 mars ? quels sont les chantiers prioritaires pour les femmes ?
Marie-France Perroud Cette mobilisation peut permettre d’ouvrir certains débats. En Europe, il y a des enjeux explicites comme la lutte contre les violences domestiques ou l’égalité salariale. Mais il y a aussi des luttes qui se situent dans l’univers culturel ou symbolique : l’instrumentalisation du corps des femmes à des fins commerciales par exemple est aussi une forme de violence.
La question « genre » fait donc partie des mobilisations nécessaires et enjeux dans le monde d’aujourd’hui ?
Les luttes majeures qui ont lieu aujourd’hui impliquent toutes les dimensions de l’humain, dont la question « genre » fait partie. Elles se déroulent au sein des Etats comme entre eux, pour la répartition des ressources, naturelles, économiques, sociales (l’accès à l’éducation, le droit de vote) ou symboliques (enjeux civilisationnels). Souvent ces luttes sont militarisées et les femmes sont les premières victimes de la guerre.
« Rassembler les victimes de la pauvreté dans la lutte est profitable à la cause des femmes »
Anne-Marie Peysson est membre du Parti du Travail et de l’Association des familles monoparentales.
Qu’est-ce que vous attendez de la manifestation du 13 mars ?
Anne-Marie Peysson Il faut saluer cette mobilisation sur un jour, mais aussi aller plus loin. Les gens sont au fait de la précarité qui touche les femmes et encore plus les familles monoparentales. Il faut donc redoubler la manifestation nationale du 13 mars par des actions locales sur des revendications précises. Car c’est à cet échelon que s’obtiendra l’égalité.
Pourriez-vous citer des actions que vous entendez mener ?
Avec d’autres militants, nous sommes sur le point de lancer sur Genève une association qui s’appellera l’ALCISP (Association de lutte contre l’injustice sociale et la précarité) sous forme de syndicat pour les sans-travail et les travailleurs pauvres. Un de nos combats sera de revendiquer le retour des prestations (gratuité des transports publics, bons vêtement) supprimées par le canton aux personnes à l’Hospice général. Rassembler les victimes de la pauvreté, les personnes frappées par la précarité pour lutter ensemble sera aussi profitable à la cause des femmes.