En l’an XII du règne de Poutine, ce pays a su garder les aspects les plus pénibles de l’Union Soviétique, une bureaucratie kafkaïenne, une répression systématique à toute opposition, une main de fer sur les médias et par contraste, a adopté comme système économique, le capitalisme sauvage et toutes ses dérives antisociales.
Vingt ans après la perestroïka, les frasques d’Eltsinskaya razroukha (le « désordre d’Eltsine ») et la remise au pas de Poutine, la Russie vit actuellement une réelle dégradation du niveau de vie des classes moyennes et ouvrières.
Une phrase glanée il y a quelques jours auprès des babouchkas, bariolées de leur foulard éternel, et proposant à la vente quelques colifichets ébréchés, résume bien la situation : « Avant nous avions de quoi acheter des produits inexistants, aujourd’hui nous n’avons pas de quoi acheter tous les produits présents. »
Mais parlons tout de suite des principales victimes de la nouvelle donne économique, les locataires qui lors de la brutale transition politique ont vu la garantie d’avoir un logement s’évanouir face à un marché immobilier sans-règles, ni lois. En 2001, près de 68% des logements avaient été privatisés et de ce fait de très nombreuses personnes ont perdu leur logis. Cette tendance continue d’être d’actualité, les effets de la crise économique se font sentir. Et en Russie si vous perdez votre logement vous perdez votre passeport intérieur, votre propiska, et sans propiska vous n’êtes plus rien ou juste un bomzh comme péjorativement les surnomment la police, et vous vous retrouver telles des ombres dans la rue.
Le destin de Veronika, cette maman de deux fillettes en bas âge, Olga trois ans et à Nastia deux ans, est l’exemple type de ce que veut dire être un sans-papiers en Russie. Un statut qui ressemble fort peu aux SDF de chez nous. En constante augmentation, ils sont plus de 54’000 à Saint-Pétersbourg.
Un accouchement jamais officialisé
Au printemps 2000, Veronika délaisse sa ville natale de Pustochka, dans la région de Pskov, pour gagner la Venise du Nord et ses meilleures opportunités économiques. A Saint-Pétersbourg, la gare de Moskovski est le théâtre habituel de grandes bousculades. Dans cette confusion, la valise, l’argent, et pire que tout, les papiers d’identité de Veronika s’envolent, se volatilisent. Après des mois d’errance, Veronika rencontre un compagnon, se met en ménage et se retrouve enceinte, elle nous raconte sa première grossesse de sans-papiers : « Jamais je n’ai eu l’opportunité d’un examen gynécologique étatique alors que ces consultations vous permettent d’obtenir les formulaires d’assurance. Ces documents concèdent au futur enfant l’accès aux soins gratuits, son entrée à la crèche, ses droits en tant que petit Russe. Malgré mes rondeurs grandissantes, je n’existais pas et même lorsque j’ai payé l’obstétricienne pour vérifier la bonne marche de ma gestation, je n’y ai pas eu droit. »
Le jour des contractions, départ aux urgences, seul lieu susceptible d’accueillir une femme sans identité sur le point d’accoucher. « Là-bas aussi, je n’étais personne et de ce fait impossible d’enregistrer la naissance de ma fille. Aux yeux du personnel soignant, malgré ses vagissements, Olga, mon bébé, n’était pas née. J’ai eu beau les supplier, la pincer pour qu’elle pleure un peu, pour qu’ils entendent qu’elle était là, bien vivante, rien n’y fit, administrativement Olga n’avait pas vu le jour. »
Aujourd’hui, Veronika et sa progéniture sont confinées dans un appartement communautaire, un succédané de chambre de 15 m2, où lit conjugal, table bancale, berceau, téléviseur, lit à barreaux, garde-manger, chaises et réchaud se tassent, comme par gentillesse, pour laisser un petit terrain de jeux à Olga et à Nastia.
Une crainte : tomber malade
Les quelques sous rapportés hebdomadairement par son compagnon servent tout juste à payer le loyer, parfois à acheter des couches. Une crainte domine leur quotidien : si l’un d’entre eux tombe malade, cela serait catastrophique. Son compagnon n’a pu ni épouser Veronika, ni même reconnaître ses enfants, car toutes trois n’ont pas d’existence administrative.
Pour la crèche, la scolarisation, mieux vaut ne même pas y penser. Au pays des sans-papiers, le futur de ces demoiselles est déjà tout tracé. Un jour, après la seconde naissance, Veronika croise un ami qui lui indique une bonne adresse : « Va à Nochlezhka, tu y obtiendras enfin de l’aide. »L’association Nochlezhka (« Abri de Nuit » en français) a été fondée en 1991 à Saint-Pétersbourg par Valeri Sokolov, lui-même un sans-logis victime de la crise économique provoquée par le changement de régime politique.
Nochlezhka, ses dix-sept salariés et sa soixantaine de bénévoles, mènent différents programmes orientés vers une réhabilitation sociale et psychologique des sans-abris. C’est la seule ONG qui défend leurs droits et s’engage quotidiennement dans de multiples actions d’entraide aux plus démunis. A Nochlezhka, Veronika, à défaut de réelle identité, a pu, pour le moins, obtenir un substitut de carte d’enregistrement, l’infirmière de l’association prodigua conseils et soins, le vestiaire habilla les deux fillettes. Depuis, par la grâce de cet ersatz de carte d’identité, les deux enfants et leur mère reçoivent l’aide alimentaire de base délivrée hebdomadairement par Caritas.
L’une des actions les plus remarquables de l’ONG russe est de répartir quotidiennement de consistants repas à plus de 300 sans-logis disséminés dans les banlieues nord et sud de la ville. Bon an, mal an, en sept points précis, nourriture et boissons chaudes sont distribuées. Quatre volontaires assurent la tournée de distribution. Deux fois par semaine, un médecin les accompagne afin de prodiguer des soins, changer les pansements, distribuer des médicaments de légère urgence. Ces contacts journaliers sont indispensables pour les sans-logis, tant moralement que physiquement. Aujourd’hui, faute de moyens économiques, la distribution de vivres est en très grave péril.
St-Pét. s’enfonce dans la crise
Saint-Pétersbourg, son triangle doré, ses stucs fastueux et boutiques de luxe touristiques, est un îlot de rêve pour les oligarques nouveaux qui ont su profiter des généreuses errances du changement de régime. A deux pas de là, de ces splendeurs d’un autre temps accommodées au goût du jour, des banlieues à perte de vue, à l’architecture fonctionnelle en décrépitude où se trouvent la très grande majorité du peuple, où survit cette immense multitude de travailleurs, de laissés pour compte, victimes de cette ère où seules comptent les apparences clinquantes des comptes en banque bien remplis.
Chute de la production, recul de l’investissement, explosion du chômage. En un an, fin avril, le PIB russe a ainsi reculé de 10,5%. L’année 2009 devrait se solder par une récession de 6 à 8%. Le taux de chômage a désormais officiellement dépassé les 10% de la population active, avec 7,7 millions de sans-emploi recensés en avril.
Jour après jour, la majorité des citoyens de la Russie nouvelle ne sait plus comment joindre les deux bouts. Ils ne peuvent exprimer leur mal-être, demander des comptes, exiger que la constitution soit respectée. Parmi, les rares courroies de transmission représentant la population paupérisée, il y a le Parti communiste et quelques ONG. Ils n’ont pas accès aux médias ou si peu. Leurs plaintes sont étouffées, opprimées. Et lorsque le peuple veut manifester quelques velléités face à l’injustice économique ambiante, la seule réponse à leur demande est la répression, comme aux temps du Petit père des peuples.
Surprenant de lire sur les murs pétersbourgeois la Pravda à l’état de dazibao, voir que le représentant du Parti communiste, Edouard Limonov, est embastillé après une manifestation alors qu’il n’y a pas si longtemps de cela, c’était lui qui aurait peut-être ordonné la bastonnade.
Les égarements d’hier ne justifient en rien la situation économique présente où sous le couvert d’une liberté assez théorique, la dégradation sociale est des plus réelles.
Un regard contrasté sur l’URSS
Nadienka Andreïevna, institutrice de profession, nous reçoit dans sa cuisine où plantes vertes, casseroles et bibelots souvenirs se bousculent pour trouver leur place ; sur la nappe de plastique aux motifs fleuris, des blinis fourrés à la confiture d’airelle et une théière fumante attendent le début de l’entretien. Nadienka dresse un tableau tout en contraste de l’avant et de l’après, de l’URSS d’hier et de la Fédération de Russie d’aujourd’hui où plus d’un citoyen se demande si le quotidien n’était pas plus facile, malgré tout, aux temps des tzars rouges. « A l’époque de Brejnev, je touchais environs 90 roubles, (le salaire moyen de l’ingénieur était de 120 roubles), ce qui assurait l’achat des produits d’alimentation de base, quelques vêtements, c’est tout. Pour acquérir une armoire, un lit ou même une paire de bonnes chaussures, il fallait économiser pendant des mois ; pour acheter un frigo, cela se comptait en années. En même temps, tout le monde bénéficiait des soins médicaux gratuits de bonne qualité, d’un toit et d’une éducation de haut niveau. A la chute du régime soviétique, les files d’attente étaient énormes, nous avions des bons pour le savon, pour le sucre, pour l’alcool, pour le gruau, pour les produits d’alimentation. Mon salaire, l’équivalent d’une quarantaine de dollars, ne suffisait même pas pour acheter les produits d’alimentation de base. Le coût mensuel du transport pour me rendre à l’Université était supérieur à mon salaire. Malgré cette terrible difficulté de survie, la découverte de la liberté donnait un autre sens à la vie, l’idée de lire des livres interdits, de se déplacer dans le pays, de voyager à l’étranger comme bon nous semblait était une sensation merveilleuse. »
La protection sociale a disparu
Nadienka, entre deux bouffées de cigarettes très bon marché, continue son récit, précisant avec soin, les points positifs et négatifs de deux modèles politiques en apparence contradictoire : « Aujourd’hui, mon salaire s’élève à 250-300 euros environs y compris les avantages liés à l’ancienneté, le niveau de vie a augmenté pour les classes moyennes. Mais pour obtenir des soins médicaux de bonne qualité il faut payer assez cher. La protection sociale de l’époque soviétique a disparu. Actuellement la police d’assurance médicale couvre les frais de bases pour des soins médiocres donnés à la policlinique ou à l’hôpital. Pour des consultations plus poussées tel des ultrasons, il faut attendre au bas mot deux mois ou payer le prix fort. Dans les hôpitaux, les médecins demandent aux proches du malade d’apporter les médicaments nécessaires. Et se nourrir correctement n’est pas, et de loin, à la portée de tous. »
Le logement lui aussi n’est pas épargné. L’état russe n’accorde plus d’appartement subventionné, et vus les loyers terriblement élevés, comptez de 250-300 euros pour une pièce, bien des gens continuent de vivre dans les immeubles communautaires encore en place. « L’éducation aussi souffre de cette nouvelle donne économique. Officiellement l’enseignement secondaire est gratuit, mais entrer dans les universités de renom demande une éducation de haut niveau et de ce fait le choix est simple, soit s’offrir des cours privés, être un élève dans un gymnase, un lycée payant, soit avoir droit à une éducation au rabais. »
Aujourd’hui en Russie, les possibilités et les chances ne sont plus du tout les mêmes suivant si vous êtes pauvres ou riches. Et comme d’habitude, en ces temps de crise les plus touchés sont les moins défendus, car ils ne peuvent s’offrir une protection sociale adéquate. L’allocation-chômage existe mais est très faible. En 2008, le chômeur touchait entre 781 roubles (17 euros) et 3’124 roubles (68 euros) au maximum selon son statut salarial.
Nadienka conclut cet état comparatif par un trait d’humour si typique de la culture russe : « Le plus drôle dans tous ces changements, c’est que maintenant, on fait des économies pendant des années non pas pour acheter une paire de chaussures mais pour se soigner les dents, se faire opérer, étudier correctement. »
Il faut sauver le bus de nuit de Saint-Pétersbourg !
L’association Nochlezhka Suisse Solidaire crée en 2008 en Suisse romande appuie financièrement les divers projets conduits par Nochlezhka. En ce moment, l’association suisse lance un appel pour « Sauver le bus de nuit », tout faire pour éviter cette catastrophe, que la prophylaxie de proximité, les liens humains difficilement établis, le repérage des cas urgents et la distribution mensuelle de près de 9’000 repas chauds perdurent. Toutes les informations sur cette campagne humanitaire se trouvent sur le site www.suissesolidaire.org








