Thriller politique en Grèce

Littérature • "Le Mur grec", roman de Nicolas Verdan, est en prise avec une actualité brûlante. L'intrigue policière se déroule aux frontière d'une Grèce en pleine crise, et mêle officiers de l'agence européenne Frontex, hommes d'affaires qui se battent pour obtenir le contrat de construction d'un mur pour empêcher les migrants d'entrer dans le pays, ou encore agents d'une société d’électricité bientôt licenciés et chargés de couper le courant aux familles qui ne paient plus leur facture...

Réfugiés bloqués au mur d’Evros entre la Grèce et la Turquie, où se situe l’action.

Deux romans historico-politiques vont marquer la rentrée littéraire en Suisse romande. Montbovon, du journaliste connu Christian Campiche, retrace deux réalités de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. D’abord l’internement, dans des conditions souvent indignes, de 12’000 officiers et soldats polonais qui avaient vaillamment combattu pour la France en 1940. Et la présence dans notre pays de la Banque des règlements internationaux, où représentants de pays en guerre les uns contre les autres banquetaient ensemble : soit une sorte d’Internationale de l’or !

Nicolas Verdan, lui, s’était déjà fait remarquer pour son roman Le Patient du docteur Hirschfeld, qui se situait dans les milieux homosexuels en Allemagne nazie et à Tel-Aviv. Son nouvel opus, Le Mur grec, est incontestablement une réussite. Il vaut d’abord pour ses qualités littéraires : une grande maîtrise du récit, un style tantôt nerveux et incisif, tantôt lyrique. L’auteur, lui-même grec par sa mère, démontre par ailleurs sa parfaite connaissance des réalités helléniques, notamment par son évocation des rues et quartiers d’Athènes, avec leur géographie sociale.

Tout commence par la découverte d’une tête d’homme coupée, sans corps, en Thrace orientale, tout près du fleuve Evros, qui fait frontière entre la Grèce (donc l’Union européenne) et la Turquie, et à côté d’un bordel sordide, l’Eros. Le roman se présente donc au départ comme une intrigue policière. Son aspect thriller va s’accentuer au fil de la lecture. Mais il prend rapidement une dimension politique. Qui est derrière ce crime ? S’agit-il d’un règlement de comptes ? Est-il lié aux officiers et soldats de diverses nationalités composant la Frontex, la force militaire qui contrôle les frontières extérieures de l’UE depuis le traité de Schengen, et qui fréquentent l’Eros ? Ou encore le meurtre est-il lié aux conflits entre affairistes qui se battent pour obtenir le contrat de la construction du mur destiné à stopper les migrants et réfugiés, en séparant la Grèce et la Turquie? Nous laisserons le lecteur découvrir la vérité.

L’enquête est menée par l’Agent Evangelos, un personnage assez banal, pourtant hanté par le souvenir honteux d’un acte de violence sur un étudiant auquel on l’a contraint, alors qu’il était jeune policier, pendant le sinistre régime des colonels. Il pourrait faire penser un peu au fameux commissaire Wallander de Henning Manckell. Mais aussi, par sa recherche obstinée de la vérité, au commissaire Brunetti de Venise, sous la plume de Donna Léon. Finalement, pourra-t-il faire connaître la vérité, ou devra-t-il, comme parfois ce dernier, diffuser une vérité officielle ? Ou encore fera-t-il justice lui-même ? Tout cela tient le lecteur en haleine.

Dans une Grèce déliquescente
Mais l’intérêt principal du roman réside dans la description sans concession d’une Grèce déliquescente. L’histoire se passe en 2010, sous le régime des partis traditionnels, donc bien avant l’accession au pouvoir de Syriza. Le mur de barbelés à la frontière turque n’est pas encore construit. Il le sera en décembre 2012. Mais surtout, c’est une Grèce en perdition, où règnent les «affaires» et la corruption jusqu’au sommet de l’Etat. Une Grèce en pleine crise de la dette et à l’économie très mal en point, ce qui engendre la misère et l’effondrement des prestations sociales : «les nouveaux chômeurs, les retraités qui fouillent les poubelles, les dockers du Pirée sans travail, les fonctionnaires en grève, les agents de la Société d’électricité bientôt licenciés et chargés de couper le courant aux familles qui ne paient plus leur facture», etc. De surcroît, l’auteur remonte dans l’histoire grecque : aux migrants et réfugiés qui affluent en Europe après avoir traversé la Turquie font pendant les centaines de milliers de réfugiés grecs de 1922, au terme de la guerre qui vit les troupes d’Atatürk l’emporter sur l’armée grecque follement aventurée en Anatolie. Il évoque aussi la situation des minorités turcophone musulmane et bulgare méprisées.

Ce livre pose, une fois de plus, le problème du roman historique et politique. Ou bien l’auteur s’écarte trop des faits, et l’aspect romanesque l’emporte sur le souci de vérité. Ou bien, par fidélité à la réalité qu’il décrit, il risque de faire de ses personnages des porte-paroles et de leur enlever leur épaisseur humaine. Nicolas Verdan penche un peu vers ce second terme. C’est la seule (légère) critique que nous lui ferons. Ainsi l’histoire d’amour entre l’affairiste germano-grec Nikolaus Strom et Christina paraît un peu «parachutée» dans le roman. Ce qui cependant n’enlève rien aux qualités de ce livre passionnant et en prise directe sur une actualité plus brûlante que jamais.

Nicolas Verdan, Le Mur grec, Orbe : Bernard Campiche Editeur, 2015, 252 p