Annemarie Schwarzenbach redécouverte à l’opéra

Opéra contemporain • «Le Ruisseau noir» a su retenir l’aimantation autour d’instants de sensations, fulgurants, douloureux, frêles mais intacts chers à Annemarie Schwarzenbach. L’occasion de revenir sur le parcours tumultueux et fascinant de l’écrivaine et journaliste suisse proche de Klaus et Erika Mann ou d’Ella Maillart.

Au Premier plan la soprane Jennier Pellagaux en Afghanistan dans le rôle d'Annemarie Schwarzenbach. Le voyage essentiel de l'écrivaine suisse est moins spatial que celui qu’elle ne cessera d’entreprendre pour renouer avec elle-même. ©ldd Carole Parodi

Sur le plateau du Théâtre du Grütli en septembre dernier, une juvénile distribution issue de la Haute école de musique de Genève et celle de Lausanne, tant sur scène que dans la fosse d’orchestre, sous la direction de Michael Wenderberg, imprime sa force de conviction et d’engagement à un opéra tentant d’embrasser des éclats de la vie au cours tumultueux d’une photographe et écrivaine voyageuse, héritière d’une riche famille industrielle zurichoise ultra-conservatrice (son père était un magnat de la soie) et devenue l’une des figures journalistiques de la résistance aux fascismes et nazisme. A n’en pas douter, Le Ruisseau noir est l’un des rares opéras contemporains créés à ce jour sur base biographique et autofictionnelle.

Entre les pages de sa scénographie conçue comme un album photo dont on feuillette les immenses pages, l’opus révèle que cet «étrange mélange d’homme et de femme» (selon la photographe Marianne Breslauer), qui opte tôt pour les fuites et exils hors d’une Europe où le nuage noir marquant l’accession d’Hitler au pouvoir en 1933 lui paraît empoisonné. Traversant notamment la Turquie, la Palestine, l’Irak et la Perse, elle va s’attacher à restituer les réalités de ces pays en rencontrant les autochtones. Ses reportages menés de 1934 à 1942 sont appréciés par certaines rédactions qui relèvent ses compétences d’historienne et l’humanité du regard qu’elle portait sur le monde des années 30. Pour Arnold Kübler, rédacteur en chef de la revue culturelle suisse Du, la jeune femme s’efforça de rencontrer «ceux dont la vie se déroule dans une étroite sujétion, les exclus, les laissés-pour-compte, les gens simples.»

Le voyage, une quête intérieure
La réussite de cette réalisation scénique tient à la manière pertinente de mettre en lumière que dans la courte et désespérée existence d’Annemarie Schwarzenbach (1908-1942), le plus dangereux des périples n’est pas celui qui la projette dans les endroits les plus incertains du globe. Le voyage essentiel est celui qu’elle ne cessera d’entreprendre pour renouer avec elle-même. Une femme à la bisexualité assumée et au caractère indépendant, dont la modernité du style frappe. Un être en proie aux doutes, tourments, drogues et alcool. Ses errances sentimentales se soldèrent par une introuvable réciprocité. Lucide, elle le constate dans son roman, La Mort en Perse: «Tu sais bien que personne ne peut pénétrer, ne serait-ce qu’un bref instant, dans le cœur de l’autre et s’unir à lui.» Dans le deuxième acte, cette «grande jeune fille délicate et athlétique», femme secrète et de terrain, torturée par un mal-être profond, confie vivre au rythme de l’écriture à Claude Bourdet, journaliste politique et résistant dès l’automne 1940, éperdument épris d’elle: «Vraiment je ne vis que lorsque j’écris.» Lorsqu’elle voyage, c’est « tantôt dans le souci des autres, par exigence de justice et de liberté, dans une perspective d’engagement et d’action ; tantôt davantage pour elle-même, par exigence de sens, pour approfondir une quête intérieure », résume sa traductrice et biographe, Dominique Laure Miermont.

Dans Le Ruisseau noir, la comédienne et chanteuse antinazie Erika Mann, la passion de toujours d’Annemarie, lui reproche de ne pas rompre avec sa mère Renée Schwarzenbach, fille du Général Ulrich Wille, fervent admirateur de la Prusse, qui mobilisa 100’000 soldats contre la Grève générale de novembre 1918. Une dame de fer aux sympathies pro-allemandes affichées, avec laquelle la fille entretint une relation complexe. Dans l’esprit d’Annemarie, Erika et Renée semblent les deux faces d’une même pièce de monnaie à laquelle elle n’aura de cesse de revenir alors que ces deux figures féminines tutélaires la méprisèrent pour des raisons contrastées. D’où le choix de faire interpréter ces deux rôles par la franco-néerlandaise Anouk Molendijk. Cette mezzo-soprano se révèle en Erika Mann au détour d’une scène où elle repousse les supplications d’Annemarie qui ne veut pas rester seule, comme dans un ballet de forces inconscientes et tensions viscérales qu’aurait pu imaginer le peintre anglais Francis Bacon.

Musique monde
La musique du Ruisseau noir est tour à tour lyrique, retenue et limpide, écrite parfois en boucle transformative, éclectique, narrative, impétueuse et d’une belle profondeur émotionnelle. Due à Guy-François Leuenberger, la partition-monde de cet opéra est inspirée notamment par le compositeur britannique le plus célèbre du siècle dernier, Benjamin Britten. Elle mêle les sonorités modernes, jazzy swing façon Cole Porter, comédie musicale à la Gershwin au cabaret de l’entre-deux-guerres. Sans oublier des reviviscences orientalistes, échos romantiques évoquant Schubert au piano, rococo et évanescence de l’opérette viennoise avec des clins d’œil au Cavalier à la Rose de Strauss dans le dernier acte.

Signé Elsa Rocke, le livret mise sur un style tour à tour alerte et poétique, distillant ritournelle, journal intime ou non, correspondance (lettres à Claude Bourdet, futur grand Résistant et journaliste politique), extraits de récits de voyages et romans, ainsi que poèmes de la Zurichoise et écrits de celle qui l’accompagna en Afghanistan, la photographe et romancière voyageuse Ella Maillart. Le tout avec des mises au point plus ou moins nettes sur des souvenirs, d’enfance ou d’autres voyages, des humeurs térébrantes. Reflet du cosmopolitisme de cette femme de lettres, «les langues différentes du livret assurent des langages musicaux contrastés, favorisant un sentiment d’itinérance à la fois géographique et émotionnel. Ecrite dans un anglais véloce et tonique en vers rimés comme des standards de jazz, l’acte inaugural expose la crise. D’une part historique avec la montée des totalitarismes. De l’autre, intime, sur l’errance entre les sexes et l’addiction à la morphine.. Le second acte en français est celui de la réparation et de la recherche de guérison, dans une sorte d’épiphanie. Le troisième en allemand voit, lui, une vie fauchée», détaille Elsa Rocke.

Tragédie intime et historique
L’acte inaugural se déroule à New York en 1937. L’«ange dévasté» (selon le Prix Nobel de littérature Thomas Mann), qui aime les femmes et les voitures rapides, y est montré en butte à l’hostilité d’Erika Mann. En 1933, à Munich, Erika, son frère Klaus, Therese Giehse (une des amantes d’Erika) et le compositeur Markus Henning fondent le célèbre cabaret antifasciste, Le Moulin à poivre (Die Pfeffermühle). Erika est non seulement maîtresse de cérémonie, mais elle écrit de nombreux textes anti-nazis qui sont joués dans le cabaret. La soprane aux traits androgynes d’une somatique étrangeté, Jennifer Pellagaux, incarne avec une justesse à ce jour inégalée l’écrivaine zurichoise avec un jeu durassien tout en désertification intime. Saisissant parfaitement sa psychologie et son ressort dramatique, elle la dévoile en état de désarroi, submergée de doutes et de vagues anxiogènes, tant sa courte existence fut empreinte d’une errance intérieure qu’elle diffracta dans les voyages, la morphine et l’opium.

L’acte II est constitué principalement par les périples en Orient, notamment en Afghanistan avec Ella Maillart. La tension est extrême entre les deux femmes, tant Annemarie, qui tente d’échapper à ses démons intérieurs, se réfugie à nouveau dans la morphine qu’accompagne la dépression. Ce, jusqu’à cette nuit où l’écrivaine voyageuse genevoise rêve d’en finir avec sa compagne de voyage. Ce moment paroxystique tient le mélodrame à distance grâce à la pertinente interprétation d’Ella Maillart par la Rhomérienne mezzo soprano Béatrice Nani. Elle révèle, par des lignes vocales fluides et une grande pluralité stylistique, la pureté d’idéal de son personnage, qui s’était mise en tête de «sauver Annemarie d’elle-même».

Un être tourmenté
Cette création révèle des morceaux éparpillés de la vie d’Annemarie Schwarzenbach. Des réminiscences qui mêlent l’enfance à l’âge adulte dans un esprit à l’agonie sur son lit d’hôpital à Sils-Maria, au fil du dernier acte, et ouvrent un abîme dont la tristesse et la beauté n’ont pas fini de nous hanter. En Orient, une impression de tenace mélancolie émane de la contemplation de la nature démesurée, au spectacle de laquelle l’être humain semble insignifiant. L’angoisse la taraude alors, débouchant sur une rechute dans les paradis artificiels de la morphine. L’aride et désolée «Vallée heureuse» persane «devient une sorte de purgatoire où elle a l’impression de faire partie du monde des vivants, sans pour autant appartenir à celui des morts», selon sa biographe Dominique Laure Miremont. C’est précisément dans cet entre-deux, depuis son lit, la tête bandée, que la poignante et vibrante Jennifer Pellagaux s’avance lentement dans la mort du personnage qu’elle incarne.

L’atmosphère correspond alors au possible dernier écrit de l’écrivaine voyageuse zurichoise, Marc (Sils, été 1942) lorsqu’elle constate : «Quand je ne m’appartiens plus, et que seules les pulsations de mon cœur solitaire murmurent comme les fontaines de mon enfance, et quand je dois, dans de tels tourments, toujours être à l’écoute, alors l’agonie s’élève au-dessus de la lisière magique du monde plongé dans un profond sommeil, et je ne suis plus.» Elle meurt à 34 ans. Une grande partie de sa correspondance et de ses journaux intimes légués à Anita Forrer seront abusivement brûlés, notamment par sa mère, qui n’était pas la légataire testamentaire de tous les papiers personnels, lettres et manuscrits d’Annemarie Schwarzenbach.

A lire: Dominique Laure Miermont, “Annemarie Schwarzenbach ou le mal d’Europe”, Payot, Vincianne Moeschler, “Annemarie S. ou les fuites éperdues. Roman d’une vie”, L’Age d’Homme. Photo du spectacle : Carole Parodi.
A voir: “Sils-Kaboul”. D’après E. Maillart et A. Schwarzenbach, Mise en scène: Anne Bisang. TPR, La Chaux-de-Fonds, 20 au 25 octobre. www.tpr.ch

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