Une grand romancière féministe romande

Livre • L’historienne de la littérature Valérie Cossy consacre une étude
approfondie à Alice Rivaz, écrivain suisse féministe.

L'écriture et la vie d’Alice Rivaz témoignent d’un quête de liberté féministe, dans une époque aux conventions sociales encore rigides.

Sur le plan strictement littéraire, Alice Rivaz (1901-1988) est certainement l’une de nos meilleures écrivains romands du 20ème siècle. Mais toute sa vie, comme son écriture, témoignent surtout d’une quête de liberté féminine. Rappelons qu’elle était la fille de Paul Golay (1877-1951), grande figure du socialisme vaudois, pacifiste, antimilitariste, pourfendeur des injustices sociales et de la toute-puissance du Parti radical comme de l’hypocrisie religieuse. Sans doute ses idées, et sa manière de les exprimer par la plume avec une verve mordante, ont-elles influencé Alice, même si elle ne voulut jamais se contenter d’être «la fille de…» Avec sa mère Ida-Marie Golay-Etter (1873-1958), sa bien-aimée Maman, elle eut un contact très intime, mais dut se dégager de son protestantisme rigide et de sa morale très austère. Lorsque cette dernière fut veuve, c’est Alice qui s’occupa d’elle avec beaucoup d’abnégation, remplissant là un rôle «féminin» traditionnel. Ce qui contribua à la coupure de près de quinze ans dans sa création littéraire, entre La Paix des ruches (1947) et Sans alcool (1961). Valérie Cossy parle pertinemment «d’une femme à la fois insoumise et ligotée par les conventions de son époque».

Etre aimée sans tomber dans une dépendance infantilisante

Etre libre, c’était d’abord changer de lieu, mettre une distance topographique avec ses parents, pour ne plus rester leur «bonne petite», considérée comme naïve et innocente: elle alla donc s’établir à Genève. Mais surtout assurer son indépendance financière. Alice Golay eut pendant des décennies une activité professionnelle au Bureau international du Travail (BIT). Des pages inoubliables de ses romans nous font entendre le cliquetis des dizaines de machines à écrire des dactylos, un son devenu aujourd’hui obsolète. De manière bienvenue, la couverture du livre nous montre un clavier. Celui-ci évoque aussi l’enchaînement des femmes à leur travail répétitif et un aspect de leur aliénation. Il y a cependant une ambiguïté dans la vie d’Alice: belle et séduisante – comme le montrent les nombreuses photos du livre – elle voulait être aimée, mais sans tomber dans cette dépendance infantilisante et humiliante qu’on voit chez plusieurs de ses personnages féminins. C’est pourquoi elle prit le parti de rester célibataire et sans enfants. Rappelons que ces choix professionnels et existentiels n’étaient pas évidents entre les années 1920 et 1950!

Influencée par Simone Weil ou Virginia Woolf
Valérie Cossy évoque bien le «paysage littéraire» de l’auteure et les influences subies. L’écrivain le plus important de tous, pour elle, est Ramuz, dont elle empruntera notamment le recours au langage ordinaire, celui des gens simples. C’est en l’honneur de ce dernier et par allusion au fameux village lémanique, mais aussi pour exister totalement par elle-même, qu’elle va prendre le pseudonyme littéraire d’Alice Rivaz. Cependant, il y a entre son œuvre et celle du maître de profondes divergences: «dans ses romans au cadre résolument urbain, c’est bien la vie moderne et non une réification d’une identité liée au sol qui caractérise ses personnages». Ceux-ci ne sont pas les paysans éternels et idéalisés de Ramuz, mais de simples employé-e-s. Et puis les romans d’Alice Rivaz s’inscrivent dans leur époque, bien que de manière plus allusive que chez Yvette Z’Graggen par exemple: on y trouve le krach de 1929, l’accession d’Hitler au pouvoir en 1933, l’antisémitisme.

Mentionnons aussi les influences de la philosophe Simone Weil devenue volontairement ouvrière d’usine, de Virginia Woolf ou encore Colette. Alice Rivaz se sentira toujours proche de ses sœurs en littérature. Beaucoup plus tard, elle tapera une «Liste non exhaustive des écrivains femmes de Suisse romande» comptant une quarantaine de noms. Parmi eux, on trouve ceux d’Ella Maillard, Anne-Lise Grobéty, Edith Habersaat, Anne Cunéo, Janine Massard, Yvette Z’Graggen, Huguette Junod, Mary-Anne Barbey… Si on peut la comparer, à certains égards, à Iris von Roten ou à Simone de Beauvoir, il existe cependant de notables différences: non issue d’un milieu bourgeois, non universitaire, Alice Rivaz fut, jusqu’à sa retraite, happée par sa vie professionnelle et par ses devoirs envers sa mère âgée, qui ne lui laissaient que peu de temps libre pour l’écriture.

«S’affranchir du féminin traditionnel»

En 1947, son roman La Paix des ruches, considéré alors comme androphobe, fit presque scandale. Elle y montre ces femmes asservies aux travaux de la cuisine, de la couture et du raccommodage. Valérie Cossy intitule l’un de ses chapitres «Réfléchir avec les idées-de-mon-père, écrire en femme la vie de ma mère». Alice Rivaz s’est en effet toujours interrogée sur «l’écriture féminine». Si elle ne considérait nullement celle-ci comme sexuée (ce qui voudrait dire qu’il y aurait génétiquement une manière d’écrire intrinsèquement féminine), elle pensait qu’il y a une différence dans les thèmes, le contenu. Les femmes ont une manière particulière de regarder le monde.

En regard de la situation des mères de son époque, Alice Rivaz estimait que les femmes devaient «s’affranchir du féminin traditionnel dont elles étaient des victimes plus ou moins consentantes», comme l’écrit l’auteure de cette étude. Puisse celle-ci donner envie de (re)lire et de mieux comprendre les romans d’Alice Rivaz, dont les titres précités, ou encore L’Alphabet du matin (1968) et Jette ton pain (1979). Ajoutons qu’à son grand talent littéraire, elle témoignait aussi d’un don certain de peintre. Les nombreuses reproductions de ces toiles contenues dans cet ouvrage richement illustré nous révèlent un aspect méconnu de sa personnalité.

Valérie Cossy, Alice Rivaz. Devenir romancière, Genève : Ed. Suzanne Hurter et Association Mémoire de femmes, 2015, 303 p., ill.