«Continuer à exploiter des centrales est un non-sens économique»

suisse • Le 27 novembre, les Suisses décideront s’ils veulent une sortie programmée et définitive du nucléaire d’ici 2029, avec la fermeture des 5 centrales nucléaires situées sur le territoire helvétique. Interview de Christian Van Singer, ancien conseiller national écologiste et porte-parole du comité d’initiative pour la sortie du nucléaire.

«a l’origine, les centrales nucléaires devaient être exploitées durant 30 ans. refuser de les fermer après 45 ans, c’est inadmissible», assène christian Van Singer.

Lancé en 2011, après l’accident nucléaire de Fukushima, le texte des Verts considère que cette sortie planifiée est la meilleure stratégie énergétique pour l’avenir de la Suisse et qu’elle permettra de définitivement mettre à l’abri la population d’un risque majeur durable et inadmissible. Ancien conseiller national écologiste vaudois, aujourd’hui porte-parole de l’Alliance «Sortie programmée du nucléaire», Christian van Singer explique les autres avancées de cette initiative, qui permettra aussi le développement des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique.

Le Conseil fédéral s’oppose à votre initiative, en la considérant prématurée. Doris Leuthard estime ainsi que la production électrique des centrales de Beznau 1 et 2 et Mühleberg, mises hors service suivant votre texte en 2017, ne pourra pas être compensée dans les délais, considérant que la transition vers les énergies renouvelables indigènes prendra du temps. Que lui répondez-vous?

Christian Van Singer Il faut tout d’abord rappeler qu’à l’origine, les trois centrales de Beznau I et II et celle de Mühleberg devaient être amorties en 25 ans et être exploitées durant 30 ans, avec une marge de sécurité de 10 ans. Rejeter notre initiative et refuser de les fermer après 45 ans, en ne respectant pas les conditions initiales de leur exploitation, c’est se moquer du monde et mettre en péril la sécurité collective. En ce qui concerne l’approvisionnement électrique de la Suisse, la production de Beznau I est déjà couverte par les installations renouvelables au bénéfice de la RPC (rétribution au prix coûtant). Celle de Beznau II le sera par ceux qui ont reçu l’autorisation d’exploiter et la production de Mühleberg pourrait être couverte par les 40’000 projets d’énergie renouvelable encore en attente. A cela s’ajoutent les investissements des grands producteurs suisses d’électricité et des principaux investisseurs institutionnels dans des installations de production d’électricité renouvelable à l’étranger. Il leur serait facile d’importer du courant d’origine renouvelable, propre, à 1 centime plus cher que le courant sale produit à l’étranger par des centrales au charbon.

Pour finir, l’actuelle mise à l’arrêt, suite à des problèmes techniques, de Beznau I et de Leibstadt en tout cas jusqu’en février, qui représente presque la moitié du courant électrique nucléaire, montre que l’on peut se débrouiller sans ces installations. Les exploitants sont de mauvaise foi quand ils prétendent ne pas pouvoir faire face à une réduction planifiée du tiers.

Le prix du kWh d’électricité nucléaire ne reste-il pas très compétitif ?

Au contraire, le kWh nucléaire suisse est deux à trois fois plus cher que le courant, sur le marché libre européen. En Suisse, les exploitants prévoient d’ailleurs une perte de 500 millions par an ces prochaines années. Ces pertes menacent leurs versements aux fonds de traitement des déchets et de démantèlement des centrales. A terme, ce sont bien les contribuables qui pourraient passer à la caisse. Continuer à exploiter des centrales est donc un non-sens. Aujourd’hui, la mise à l’arrêt de deux centrales nucléaires suisses et de 23 centrales sur 58 en France, s’il fait  remonter le prix du courant, bénéficie directement à l’énergie électrique hydraulique de nos grands barrages. Leurs propriétaires ont tout intérêt à une sortie du nucléaire.

La mise hors service ainsi que la désaffectation des centrales et la gestion des déchets radioactifs devrait coûter au moins 20 milliards, selon l’Office fédéral de l’énergie (OFEN). Les deux fonds indépendants financés par les exploitants pour ce démantèlement seront-ils suffisants?

Non, ils ne sont pas assez bien approvisionnés, mais ce n’est pas le fait des anti-nucléaires ou du peuple suisse. Quand les exploitants faisaient des milliards de bénéfices, ils n’ont pas assez versé d’argent dans ces fonds, ni fait des provisions. Il s’agit d’une erreur commerciale. A cela s’ajoute le fait que l’on n’a pas encore de solution durable pour la gestion des déchets, ce qui impliquera leur surveillance longue et onéreuse. Pour finir, il faut aussi relever le manque de couverture d’assurance, plafonné à moins de 2 milliards en Suisse, pour les éventuels dégâts potentiels d’une catastrophe nucléaire. Alors qu’au Japon, l’accident de Fukushima a provoqué au moins 200 milliards de dégâts.

Dans sa conférence de presse, Doris Leuthard a expliqué que les exploitants pourraient demander des dédommagements pour les investissements qu’ils ont réalisés sur la base de l’autorisation d’exploitation de durée illimitée qu’ils ont reçue. Que lui répondez-vous?

S’il n’y a pas de dommage, du fait que l’exploitation se fait à perte, il n’y aura pas de dédommagement. Il y a peu de risque que d’éventuelles demandes de dédommagement soient acceptées par des tribunaux. Derrière ces menaces en l’air, il y a toute l’arrogance du lobby nucléaire qui a déjà réussi au Parlement à prolonger de façon illimitée l’exploitation des centrales, au-delà des 40 ans prévus. Et ce, malgré les dangers de cette énergie. Au début, on assurait qu’il n’y avait qu’un risque sur un million. Aujourd’hui, après les accidents qui ont touché cinq centrales sur moins de 500 en activité au niveau mondial, on se rend compte qu’il est de 1% et qu’il est beaucoup plus grand que prévu.

Doris Leuthard défend son programme Stratégie énergétique 2050. Comment jugez-vous ce plan?

Le plan Stratégie 2050 propose notamment qu’il n’y ait plus de nouvelles centrales nucléaires construites avec la technologie actuelle, que l’on réduise le gaspillage d’énergie dans les bâtiments et les émissions de CO2 du parc automobile. Cela va dans le bon sens, même s’il manque le point essentiel d’un arrêt programmé des centrales nucléaires vieillissantes. Dors Leuthard devrait pourtant se rendre compte qu’un bon résultat de notre initiative renforcera sa stratégie énergétique et permettra le développement des énergies renouvelables. Ceux qui contestent ce programme font partie de la frange la plus rétrograde et affairiste de la droite comme Albert Rösti qui est à la fois président de l’UDC, du lobby nucléaire et de Swissoil, association nationale des négociants en combustibles, qui n’a aucun intérêt à isoler les maisons ou à importer moins de mazout.

 

Des politiciens de droite comme le conseiller national neuchâtelois UDC, Xavier Challandes, soutiennent votre initiative. Ça vous surprend?

Il n’y a pas que quelques politiciens de droite isolés qui nous soutiennent, mais aussi des sections entières de partis comme le PDC genevois ou les Jeunes PDC. A Genève, l’assemblée des délégués PLR s’est positionnée à 40% en faveur de notre texte. Cela montre que de plus en plus de parlementaires bourgeois comprennent que le nucléaire n’est ni une énergie sûre, ni bon marché. Ce qui me permet de dire que notre initiative a des chances d’obtenir un bon résultat dans les urnes.