Sur les routes des années 60 avec Janine Massard

Roman • Le premier livre de Janine Massard, réédité, restitue bien l’atmosphère des voyages en train «sac au dos» des années soixante, à une époque où les téléphones portables ou easyJet n’existaient pas encore.

Depuis plusieurs décennies, Janine Massard est l’une des plumes qui comptent dans la littérature romande. Avec son mari Maurice Ehinger, décédé prématurément, elle fut aussi une active militante de gauche. Dans la ligne de Gaston Cherpillod, elle a publié en 1985 La petite monnaie des jours, récit autobiographique sur son enfance vécue dans un milieu très modeste, sans doute son œuvre la plus connue. Quant à Terre noire d’usine – Paysan ouvrier au XXe siècle (1990), c’est un excellent essai d’ethnographie régionale, qui met notamment le doigt sur l’alcoolisme et l’exploitation des enfants placés dans les campagnes du Nord vaudois. Au milieu d’une bibliographie abondante, on retiendra aussi Comme si je n’avais pas traversé l’été (2001), roman à la fois pudique et poignant que lui a inspiré le décès précoce de l’une de ses filles.

Un voyage alors plus lent

De seconde classe fut son premier opus, écrit en 1973, publié en 1978 seulement en France, mais qui ne trouva à l’époque aucun écho. Les Editions d’en bas ont eu l’heureuse idée de le sortir de l’oubli. Ce petit livre relate des voyages accomplis en train et «sac au dos» par l’auteure entre 1963 et 1967. L’avion était alors inaccessible aux bourses des jeunes. Nous avons bien connu cette époque en bourlinguant passablement, en bateau classe pont puis en bus local, à travers l’Afrique du Nord et le Proche-Orient, et en faisant plus de quinze fois le trajet Lausanne-Stockholm en train. C’est avec une certaine nostalgie que nous nous remémorons ces années où l’on percevait les dimensions de l’espace et du temps, ce que ne permettent plus les sauts de puce trop rapides par air. On avait le loisir de s’imprégner des paysages. A vrai dire, ceux-ci occupent relativement peu de place dans le récit de Janine Massard. D’ailleurs, ceux des plaines de l’ex-Yougoslavie qu’elle évoque principalement sont souvent monotones.

Rencontres éphémères

L’accent, dans ce petit livre, est mis sur les contacts humains vécus par le narrateur. Rencontres certes éphémères, au milieu de la fumée de tabac, des odeurs corporelles et de la «crasse moite» de wagons de seconde classe bondés, mais qui l’ont marquée. Ce sont des jeunes filles tchèques tout heureuses de rencontrer un «Français». C’est une famille pauvre yougoslave dont le père va recevoir de lui une prestigieuse cigarette americana. C’est le face-à-face un peu surréaliste entre un jeune homme d’affaires étasunien et un violoniste soviétique qui, manifestement, est en train de «choisir la liberté», comme on disait à l’époque, à travers la Yougoslavie. C’est une vaillante mère yougo-italienne un peu possessive, jamais sortie de son île, qui va rejoindre son fils malade à Helsinki. Plus grave, voire pathétique, la rencontre avec un ouvrier calabrais, saisonnier donc migrant, qui revient de ses vacances et regagne Lausanne, en pleine époque Schwarzenbach de xénophobie, surtout dirigée alors contre les Italiens. Un moment de solidarité où l’on reconnaît en Janine Massard, par le biais du narrateur, la militante. Les contacts entre voyageurs de langues différentes se font souvent en une sorte de sabir ou par la gestuelle. Mais contacts il y avait. On est loin de notre temps d’hyperindividualisme où chacun est plongé dans son petit écran.

Un récit à la fois daté et moderne

L’ouvrage constitue aussi, avec le recul du temps, une sorte de témoignage sur l’époque de la Guerre froide, où il fallait un visa pour franchir le «rideau de fer». Une époque de paperasseries, mais où heureusement n’existait pas encore le téléphone portable: en permettant à tout un chacun d’être continuellement en contact avec son lieu d’origine, il a hélas fait perdre beaucoup de sa magie au voyage.

Mais ce qui constitue toute l’originalité du livre, c’est son style. Que l’on s’imagine un long monologue, utilisant souvent le discours indirect libre, où l’auteure s’adresse à un hypothétique auditeur lambda en le tutoyant. Le texte est presque sans paragraphes. Janine Massard a-t-elle voulu épouser le rythme monotone du train (même si, monotone, son récit ne l’est jamais): «takataka, takataka»? Plus étonnant, l’auteure a fait de son narrateur un personnage masculin. Pourquoi ce «changement de sexe»? Selon Janine Massard, qui nous a répondu sur ce point, il ne faut pas y voir de signification particulière. C’est simplement parce que la majorité des voyageurs «sac au dos» étaient alors des hommes.

Il faut lire ce récit, à la fois daté par rapport au temps auquel il renvoie, et étonnamment moderne par son style qui n’a pas pris une ride.

Janine Massard, De seconde classe, Lausanne, Editions d’en bas, 2016, 117 p.