«Le départ des frontaliers pourrait faire augmenter le chômage»

interview• Pour Giovanni Ferro-Luzzi, professeur d’économie à la Haute école de gestion et à l’Université de Genève et spécialiste du marché du travail, l’ouverture à l’UE a généré une concurrence entre travailleurs qui porte plus sur les compétences que sur les salaires.

Selon une étude mandatée par le Conseil du Léman à laquelle vous avez participé, le nombre de frontaliers travaillant notamment à Genève a beaucoup augmenté depuis le début des années 2000, mais le chômage est resté stable. Cela signifie-t-il que les frontaliers ne prennent pas le travail des Suisses?

Giovanni Ferro-Luzzi Si les frontaliers augmentent et le chômage reste stable, l’équation selon laquelle ils prennent le travail des Suisses devient effectivement difficile. En économie, on ne fait jamais le raccourci simpliste consistant à considérer qu’il y aurait une quantité fixe d’emplois et que si un étranger – car l’analyse ne concerne pas que les frontaliers – prend un emploi, automatiquement quelqu’un d’autre le perd. C’est absurde. C’est comme si on disait que les femmes, qui ont aussi augmenté leur présence sur le marché du travail dans les 20 dernières années, ont pris le travail des chômeurs. En réalité le nombre d’emplois augmente. L’économie croit. Chaque année des emplois sont détruits et d’autres créés. Le marché du travail est quelque chose qui bouge beaucoup.

Pourquoi les chômeurs inscrits en Suisse ne peuvent pas occuper ces emplois créés?

C’est peut-être que leur formation, leur profession ou leurs compétences ne correspondent pas à ce qui est recherché. Le chômage est un problème structurel. Les chômeurs ont vraiment des difficultés à trouver un emploi, mais cela est indépendant de la présence ou non de frontaliers ou d’étrangers. Si aucun frontalier n’était engagé, il n’est pas forcément évident que les employeurs iraient recruter des personnes au chômage.

Les propositions de préférence nationale ou cantonale sont donc de la poudre aux yeux?

Effectivement. On touche à une fibre émotionnelle. On dit aux gens: «J’ai la solution, y’a qu’à». Or, si les mesures de type «y’a qu’à» fonctionnaient, cela se saurait.

Il peut cependant y avoir une politique de soutien aux chômeurs. Si on prend l’exemple de Genève, l’Office cantonal de l’emploi (OCE) doit pouvoir les orienter vers les entreprises, comme cela se fait déjà, mais cela doit se faire indépendamment du fait qu’il s’agisse de frontaliers ou non. En ce sens, une politique qui consiste à obliger l’Etat employeur à examiner des candidatures de l’OCE, comme celle mise en place par Mauro Poggia, n’est pas mauvaise en soi. On peut toutefois se questionner sur sa nécessité. Si un emploi adapté à son profil se libère, le chômeur ne postulera-t-il pas de lui-même? Une telle politique améliore cependant, peut-être, l’information.

Vous dites qu’il y a un décalage entre les profils des chômeurs et les emplois proposés. Pouvez-vous préciser?

Il y a des professions, dans l’industrie ou la chimie, où les Genevois ne vont pas. La Haute école de santé par exemple a fait beaucoup de publicité pour les métiers de la santé, mais une grosse part de la main-d’œuvre de l’hôpital continue à être recrutée en France.

Quant aux chômeurs, ce sont souvent des personnes peu qualifiées. C’est là que se trouve peut-être la réponse. Il faut qualifier et requalifier ces personnes, leur donner les moyens de mieux se former pour qu’elles soient plus employables. Mais cela demande évidemment des moyens, c’est un défi pour les autorités. Il n’y a pas de solution «y’a qu’à». Il est difficile de trouver un emploi par exemple pour un typographe qui aurait perdu son emploi à 50 ans! Mais je trouve un peu déplorable de lui faire croire que c’est un frontalier qui a pris son emploi. Cela ne fait qu’attiser la haine entre des personnes qui n’ont rien à voir entre elles.

N’y a-t-il pas tout de même une concurrence entre Suisses et étrangers due aux salaires moindres pratiqués ailleurs?

Il y a quelques années, nous avions effectué un test. Il s’agissait d’envoyer des lettres de candidature frontalières et genevoises. Le profil (non-qualifié) était identique, seule l’adresse changeait. Les résultats ont montré que les candidats genevois étaient les premiers à être contactés car ils étaient plus accessibles. L’employeur genevois n’est donc pas forcément à l’affût des frontaliers parce qu’ils sont moins chers.

Cette vision n’est-elle pas un peu idéaliste? Il n’y a pas de dumping?

Il peut y avoir du dumping, évidemment, mais je dirais que ce sont des cas isolés. Il n’est pas dans l’intérêt des employeurs d’avoir des entreprises qui paient des salaires très bas, car ils se trouvent alors en concurrence avec elles. Par ailleurs, à Genève, canton pionnier en la matière, le Conseil de surveillance du marché de l’emploi (Commission tripartite cantonale), qui peut mener des contrôles et des enquêtes, vise justement à éviter les abus.

Je dirais donc que la concurrence ne se fait pas tant sur les salaires, mais sur les compétences. L’économie très dynamique de Genève attire des personnes qui viennent de loin avec d’excellents profils. La libéralisation du marché du travail avec l’Union européenne n’a pas eu un effet nul. Cela rend les conditions de recherche d’emploi plus difficiles sur la durée, car on est en concurrence de manière globale avec plus de personnes. Mais ce n’est pas tellement sur les salaires que cette concurrence va se faire.

Mieux protéger les salaires et non les frontières, comme le revendiquent les syndicats, n’est donc pas nécessaire?

Je pense au contraire qu’il faut protéger les salaires. Cela évite d’avoir simplement la loi de la jungle à l’américaine. C’est justement ce qui se fait à travers le Conseil de surveillance du marché de l’emploi ou les conventions collectives de travail, où employeurs et employés se mettent d’accord par exemple pour un salaire minimum.

On peut par ailleurs essayer d’augmenter la sécurité de l’emploi en améliorant l’employabilité des chômeurs, notamment via une meilleure formation, des meilleures compétences, autant d’éléments qui donneront un plus aux travailleurs locaux.

Vous évoquez le salaire minimum. Vous dites que celui-ci pourrait même favoriser l’emploi?

C’est un des débats les plus aigus de la profession depuis une vingtaine d’années. Deux chercheurs américains ont remis en question le dogme selon lequel le salaire minimum détruisait des emplois. Leur étude a été répliquée ailleurs, et on s’est rendu compte qu’il n’était pas du tout évident que la création d’un salaire minimum allait se faire au détriment de l’emploi.

Selon l’étude que vous avez menée pour le Conseil du Léman, les frontaliers à Genève contribuent à 20% du PIB. S’ils n’étaient pas là, que se passerait-il?

Cet aspect n’a pas vraiment été mesuré. Il est difficile à évaluer car cela dépend des limitations que l’on met aux frontaliers et étrangers: combien on restreint, comment, etc.

Mais cela aurait tout de même un effet…

Effectivement, notre hypothèse est qu’une partie de ces frontaliers, s’ils partaient, ne seraient pas remplacés par des chômeurs. Il y aurait donc toujours du chômage et celui-ci pourrait même augmenter, car les entreprises risqueraient de réduire leur activité localement. Par ailleurs il y a un effet indirect. L’Europe ne permettrait pas que la Suisse conserve un accès au marché commun tout en limitant la libre circulation des personnes. Les effets pourraient alors devenir très importants si l’on considère qu’un peu moins d’un franc sur deux est généré sur les marchés européens.

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