«Seule la fiction peut aller au fond des choses»

Interview • Costa-Gavras, archétype de l’artiste engagé dans la marche du monde, était l’invité d’honneur du festival du film de Berlin. Il nous a accordé une interview où il évoque notamment la Grèce.

«Je reconnais à Schäuble (ministre allemand des Finances) le fait d’être un grand technicien. Il sait très bien compter mais ne voit que des chiffres, pas les humains derrière», constate Costa Gavras. (photo: Hellas Filmbox)

Costa-Gavras était l’invité d’honneur de la seconde édition du Hellas Filmbox Berlin (festival du film grec de Berlin) dont il a fait l’ouverture avec le film 2002 Amen, qui met en perspective la position pour le moins attentiste du Vatican et des puissances alliées concernant l’entreprise d’extermination opérée par le régime nazi. Le réalisateur franco-grec est l’archétype de l’artiste engagé dans la marche du monde, les maillons de sa filmographie ayant toujours été extrêmement liés à la réalité politique et sociale du moment, sa présence a donc été l’occasion de parler avec lui de la relation du fait politique dans le cinéma.

D’après vous, qu’est-ce qu’un «cinéma politique»?
En réalité, je pense que tous les films sont politiques car soit ils montrent une réalité qui créé un lien avec le spectateur, soit ils montrent la vie telle qu’elle n’est pas: ces mensonges sont aussi un aspect politique du monde. Dans cette perspective, une histoire d’amour ou même un James Bond sont politiques. Personnellement, je ne me suis jamais dit, tiens aujourd’hui je vais faire un film politique. Je regarde la société et j’essaie de faire un film à partir d’une histoire ou d’une situation qui me paraît intéressante. L’important est d’avoir une position éthique face à l’histoire que l’on raconte et à ses personnages, les manipuler le moins possible. Mais au fond, n’oublions pas que nous restons des «faiseurs de spectacles» qui voulons que les gens viennent voir nos spectacles et aient des émotions.

Généralement les périodes de crises donnent de l’impulsion à l’art. Le cinéma est-il de nos jours encore un medium majeur de production culturelle?

Je pense que oui. Mais il faut avoir des moyens financiers pour faire des films. L’État n’aide pratiquement pas, la télévision non plus. Comment voulez-vous que les metteurs en scène puissent faire des films? Il s’est créé avec cette pénurie de moyens une sorte d’autocensure, car personne ne veut passer 6 ou 8 mois sur un sujet pour qu’à la fin il ne se fasse pas. Donc on essaie de trouver des choses plus faciles à faire et à financer.

Oui mais la pénurie galvanise aussi la créativité, non?

Oui, c’est vrai. Mais je ne sais pas pourquoi il n’y a pas plus de films engagés en Grèce, vous me posez une colle, c’est peut-être un problème psychologique grec (rires). Il y a des choses formidables à faire sur Syriza ou Aube dorée. Il y a certes des documentaires que j’ai vus par exemple sur ARTE mais cela reste superficiel. Seule la fiction peut aller au fond des choses. Pourquoi on a les nazis en Grèce après ce qu’on a vécu avec l’occupation et les choses épouvantables que nous avons subies? C’est pour moi une question sur laquelle il faut se pencher.

Mais alors quand il y a des crises politiques dans le monde il y a bel et bien un cinéma politique spécifique qui émerge?
Pas nécessairement. Si vous prenez la grande période de la crise américaine, quels films on peut citer aujourd’hui? Les Raisins de la colère de Ford. Il y en a quelques autres, mais c’est le plus important, le seul qui va au fond des choses, avec une petite histoire toute simple qui nous dit tout de la tragédie. Il y a de nos jours également de beaux films qui parlent de notre temps et de ses problèmes, comme par exemple La Fille de Brest d’Emmanuelle Bercot. Le problème est que les gens attendent toujours le Ben Hur de la politique, non ce sont des petites choses, des petites histoires qui racontent le monde!

Comment voyez-vous ce monde?
Nous sommes entrés dans une nouvelle période historique. Les Allemands ont pris tout le pouvoir en Europe, ce qui a affaibli les autres pays de l’UE. Pendant la crise, ils ont insulté pendant des semaines le peuple grec. Je reconnais à Schäuble (ministre allemand des Finances, ndlr) le fait d’être un grand technicien: il sait très bien compter, mais il ne voit que des chiffres, pas les êtres humains derrière. Et le résultat de cette Europe affaiblie: nous devons faire face à Monsieur Trump. Même l’Allemagne va comprendre qu’il faut une Europe forte pour faire face aux pouvoirs de ce monde et défendre notre façon de vivre, d’agir, de penser, de voir la culture, etc.

Quand vous faisiez «Missing» (film de 1982 qui montre le rôle de la CIA dans l’arrivée au pouvoir de Pinochet, NDR), les coups d’Etat étaient politiques…
Les coups d’Etat passent par les banques maintenant. Comment ont-ils soumis le gouvernement grec? Ils ont fermé les banques. Le chantage fait à Tsipras, c’est «vous faites ce qu’on vous dit ou on ferme les banques». Je ne croyais pas à la menace du Grexit car cela impliquait un processus très compliqué pour l’UE mais fermer les banques, ça ils pouvaient le faire du jour au lendemain. Et vous qui êtes au gouvernement avec le peuple qui n’a pas d’argent, qu’est-ce que vous faites? Vous vous pliez.

Est-ce que c’est le rôle des artistes de proposer un modèle de société, car dénoncer quelque chose c’est bien mais…
Excusez-moi, moi je n’aime pas le mot dénoncer. Je montre. Du doigt peut-être mais je montre. Quand on est petit on nous dit qu’il ne faut pas dénoncer, je ne dénonce pas car dénoncer cela conduit au tribunal. Je prends le droit de montrer et de dire.

Est-ce que c’est le rôle des artistes de proposer un modèle de société?
Si quelqu’un a une idée il peut la proposer, mais moi, je ne me vois pas proposer quoi que ce soit. Même si j’ai mes idées, je n’oserai jamais les exposer. Je pense qu’un artiste est là pour poser des questions plutôt que de donner des solutions. On n’a pas de message à donner. Il y a des gens dont c’est le travail de changer le monde mais penser qu’un film peut changer le monde, c’est absurde. In fine, c’est une question de résistance personnelle.