Sous le vernis du consensus, la Suisse révoltée

Presse • Le journal «Le Courrier» publie un hors-série que chaque militant et amateur d’histoire devrait acquérir.

Le supplément du «Courrier» rend hommage à la ténacité des ouvriers des ateliers CFF de Bellinzone pour le maintien en 2008 de leur place de travail et de leurs emplois.

Il est constitué d’articles qui ont été publiés en 2013 et 2014, et d’autres inédits. La brochure est par ailleurs richement illustrée. Dans son introduction, la professeure Irène Herrmann Palmieri explique comment s’est imposé le mythe d’une Suisse paisible et sans conflits. Or c’est une tout autre réalité que nous présente Sur les traces d’une Suisse rebelle. L’ouvrage s’attache à des situations historiques s’étalant sur cinq siècles, et à des lieux de résistance, qui sont présentés de manière claire et vivante.

Genève ville contestataire
Genève a la part belle dans cette brochure. Il faut dire que la cité de Calvin s’est toujours signalée par son esprit contestataire, voire révolutionnaire. C’est contre Calvin lui-même que s’insurgent en 1555 les «libertins» (terme injurieux inventé par leurs adversaires), las des Ordonnances ecclésiastiques du réformateur et de la chape de plomb morale qu’elles font régner. Ce sera une défaite, suivie d’exécutions, mais qui témoigne d’une affirmation de la liberté de pensée et de mœurs.

Le quartier de Saint-Gervais se montre particulièrement frondeur, tout au long du 18e siècle, puis lors de la révolution radicale de James Fazy. C’est aussi à Genève qu’éclate en 1902 la première grève générale en Suisse: celle des tramelots, soutenus par 15000 ouvriers de presque tous les corps de métier. Sait-on qu’en 1782, soit sept ans avant la Révolution française, Genève en connut les prémices, avec la révolte des Natifs et des Habitants pour obtenir les mêmes droits politiques que les Bourgeois qui en étaient les seuls détenteurs?

Cet esprit de fronde et de résistance, on le retrouvera dans le campement des «Indignés» dans le Parc des Bastions en 2011: les jeunes alternatifs participent alors à un mouvement qui s’étend de la place Tahrir au Caire à la Puerta del Sol à Madrid. Même esprit de résistance, sous des formes différentes, devant le consulat de France situé rue Imbert-Galloix, lors des manifestations antinucléaires contre le surgénérateur de Creys-Malville: le mouvement contribuera à la fermeture de celui-ci en 1997.

L’année suivante, l’altermondialisme s’oppose à l’OMC: la manifestation initiale du 16 mai 1998 sera suivie de trois jours d’émeute. Signalons encore le mouvement, beaucoup plus pacifique, des habitants des Grottes pour défendre leur quartier contre un immense projet de bétonnage. Cette affaire a divisé la gauche, y compris le Parti du Travail, où Roger Dafflon était partisan de raser ce vieux quartier pour construire du logement social massif.

Episodes et lieux de résistance, du Locle à Bellinzone
Mais la «Suisse rebelle» ne se réduit pas à Genève! En 1653, les paysans, sujets du patriciat urbain, assiègent Berne. Leur défaite sera suivie d’une répression féroce. C’est la fameuse «guerre des paysans», première lutte pour les droits politiques et sociaux et étape de la conquête démocratique. En 1832, les tisserands à domicile dont l’emploi est menacé par les machines incendient la fabrique d’Uster. Les «Bourla-Papey» vaudois, eux, avaient en 1802 fait flamber les documents des droits féodaux: à la révolution politique de 1798 succédait la révolution sociale. Vu les conditions de travail et de logement inhumaines lors du creusement du tunnel du Gothard, une grève des ouvriers éclate le 28 juillet 1875. L’intervention de la milice d’Uri fera quatre morts. Un épisode souvent cité d’usage de la troupe contre la classe ouvrière!

La lutte pour les droits démocratiques est bien présente aussi dans le très conservateur et catholique Valais. En 1844 au Trient, les partisans de la Jeune Suisse radicale, désireux de mettre fin à la domination du Haut-Valais et de l’évêque sur le Bas du canton, se heurtent aux troupes conservatrices, qui l’emportent. Mais un vaste mouvement de solidarité, notamment dans le canton de Vaud, soutient les démocrates. On peut voir dans cet affrontement du Trient un signe annonciateur de la guerre du Sonderbund. C’est du Locle que part le mouvement qui, le 1er mars 1848, balayera le Conseil d’Etat conservateur et royaliste pro-prussien et fera de Neuchâtel une République.

Yverdon a vu en 1907 la fameuse grève des cigarières de la fabrique Vautier, qui constituèrent une éphémère coopérative. Aux Rangiers, la statue du Fritz, conçue par l’artiste L’Eplatennier et érigée en 1924, symbolise pendant des décennies la domination bernoise sur le Jura. Elle sera abattue à deux reprises par les militants du groupe Bélier, et finalement décapitée… Cet épisode est lié à l’ensemble du combat pour un canton du Jura, mais aussi à la lutte contre le projet de place d’armes pour les chars aux Franches-Montagnes. De l’autre côté de la Suisse, il faut rendre hommage à la ténacité des ouvriers des ateliers CFF de Bellinzone pour le maintien de leur place de travail et de leurs emplois. Leur combat en 2008 a déclenché une vague de sympathie dans tout le pays.

Des lieux de mémoire à sauvegarder
Nombre de lieux portent l’empreinte des événements historiques – certains de portée internationale – qui s’y sont déroulés. Ainsi, c’est à la Brasserie Treiber (elle a brûlé en 1895), aux Eaux-Vives à Genève, que s’est tenu en 1866 le congrès fondateur de l’Association internationale des Travailleurs. Encore un café, celui de la Poste au Locle. Le discours qu’y prononça Bakounine en 1869 galvanisa le socialisme libertaire dans les Montagnes.

Quant au modeste Café des Lauriers à Lausanne, hélas voué à la disparition, il a vu en janvier 1943 la première réunion du POP vaudois. Réunion ô combien discrète, car on n’était pas sorti des interdictions frappant l’extrême gauche helvétique. Trop de Maisons du Peuple ont disparu: puisse celle de Zurich, qui a accueilli la grève générale de 1918, continuer à conserver la mémoire ouvrière. La brochure évoque aussi des lieux de solidarité.

Un quartier populaire près de la gare de Neuchâtel abrite la Colonia Libera Italiana, mouvement issu du Parti communiste italien. Après une série d’affrontements violents entre mouvements alternatifs et une police particulièrement brutale (1980-1982), la Rote Fabrik à Zurich a pu devenir le centre autonome réclamé par les jeunes dans plusieurs villes suisses. Quant à l’église protestante de Bellevaux à Lausanne, elle abrita en 2001 un vaste mouvement de solidarité contre les expulsions de migrants.

Tel est donc, brièvement résumé, le contenu de ce hors-série du Courrier qui rappelle une série de combats politiques, sociaux, écologiques, culturels à ne pas oublier!

Sur les traces de la Suisse rebelle, Le Courrier, hors-série No 02, décembre 2016, 98 p.,
fr. 9.- A commander auprès du journal: www.lecourrier.ch