A la cité de la Rose des vents, la rage, la dignité et la conscience

France• A la suite de la brutale interpellation, le 2 février, du jeune Théo, la ville de Seine-Saint-Denis, en banlieue parisienne, reste sous le choc. Reportage réalisé une semaine après la mise en examen des quatre policiers impliqués, l’un pour viol, les autres pour violences (par Rosa Moussaoui, paru dans l’Humanité).

«Personne, ici, ne se lève le matin avec l’idée d’aller taper du flic. Nous sommes des Français à part entière, pas des Français entièrement à part», lâche Jammel Arahmane, habitant d’Aulnay-sous-Bois.

Il neige sur la cité de la Rose des vents. Au pied de la barre déglinguée du Galion, dans les allées du marché, on presse le pas, pour échapper au froid. Quelques femmes affichent une mine désespérée, devant le rideau encore baissé du bureau de poste, fermé, cette fois, pour cause d’inondation. Précaire et dernier service public d’un quartier déserté par l’État. Sur le chemin de la mosquée, les hommes se réchauffent au Grand Café de Paris, une buvette flambant neuve et chaleureuse, inaugurée au rez-de-chaussée d’une pimpante copropriété. Avec l’arrivée prochaine du Grand Paris Express, le visage du quartier change. Pas la défiance entre habitants des cités et policiers, qui s’est enkystée.

Une semaine après la mise en examen de quatre policiers, l’un pour viol, les trois autres pour violences, à la suite de la sordide interpellation du jeune Théo, 22 ans, Aulnay-sous-Bois est toujours sous le choc, en état de sidération. Une dépanneuse charrie la carcasse brûlée d’un véhicule. Au sol, les traces noires des incendies témoignent du calme précaire qui règne au nord de cette ville coupée en deux, entre un centre-ville où vivent cent cinquante familles aisées et des quartiers populaires rongés par le chômage, livrés aux trafics, à l’ombre de l’usine Peugeot, fermée en 2013. La colère gronde, après les premières conclusions de l’IGPN, la police des polices, qui ont retenu le «caractère non intentionnel» du geste du policier mis en examen pour viol.

Impressions et «coups de gueule» s’échangent au café et sur le Net
A Aulnay-sous-Bois, Théo était connu et apprécié. Mais malgré la colère, les habitants affichent une dignité et un sang-froid exemplaires. Ce vendredi 10 février, au Grand Café de Paris, on commente avec une froide distance les propos tenus, la veille sur France 5, par Luc Poignant, du syndicat Unité SGP Police, estimant que traiter quelqu’un de «Bamboula» reste «à peu près convenable». Les excuses ultérieures du policier n’effacent pas l’affront ressenti par tous, bien au-delà de la couleur de peau… «Les policiers mis en cause sont libres sous contrôle judiciaire, alors qu’un acte de barbarie a été commis. Dans combien de temps seront-ils jugés?

De l’autre côté, des jeunes d’Aulnay révoltés par cette affaire ont pris six mois de prison ferme en comparution immédiate», s’indigne Mohamed Belmokhtar. Cet habitant de la Rose des vents a créé, sur Facebook, un groupe de discussion intitulé «Seuls les Aulnaysiens peuvent comprendre», où s’échangent informations, impressions et «coups de gueule». Pour lui, le maire (« Les Républicains ») d’Aulnay-sous-Bois, Bruno Beschizza, a eu dans cette histoire une attitude «propre». Il faut dire que ce sous-préfet hors cadre, ancien secrétaire général du syndicat policier Synergie officiers, a surpris tout le monde, au lendemain des faits, en dénonçant «l’humiliation» infligée à Théo, en mettant en garde contre tout «détournement de vérité» et en demandant la requalification des faits en «viol».

Démarche sincère, stratégie politicienne ou réflexe du maire d’une ville au bord de l’embrasement? Hervé Suaudeau, de l’association Vivre mieux ensemble à Aulnay, coanimateur du blog Monaulnay.com, fondé au lendemain des émeutes de 2005, a son idée: «Si des émeutes sérieuses devaient éclater à Aulnay, cela ruinerait tout le fonds de commerce politique du Monsieur sécurité de Nicolas Sarkozy.» Depuis le début de son mandat, Bruno Beschizza a doublé les effectifs de la police municipale, multiplié les caméras de vidéosurveillance et les promesses de retour à l’ordre. «Conformément à ses promesses de campagne, il conduit une politique ultrasécuritaire. Il veut faire d’Aulnay une vitrine. Ce serait osé de dire que cette politique a créé un contexte favorable à la bavure. Mais c’est presque ça…» avance Mackendie Toupuissant, militant du PCF.

Jeudi, dans une courte déclaration à la presse, le maire d’Aulnay-sous-Bois appelait au «calme, à la décence, au respect» de Théo et de sa famille. La justice est saisie, il faut la laisser faire son travail, a expliqué en substance l’ancien syndicaliste policier, autrefois prompt à ferrailler contre des magistrats jugés trop «laxistes» à l’endroit des délinquants.

«Il faut instaurer un vrai débat national sur les bavures policières»

Dans les allées de la cité de la Rose des vents, les pelleteuses s’affairent, entre bâtiments décatis et immeubles déjà rénovés, «résidentialisés», ceints de grilles et d’espaces verts. Une banderole a été tendue, avec ces simples mots: «Justice pour Théo». Curieusement, pas un adolescent ne traîne dans la rue, en cette période de congés scolaires.

Au pied des marches du centre commercial du Galion, à moitié désaffecté, des fourgons de la police nationale entament un étrange ballet, sous l’œil indifférent des passants. Sur le mur, cette inscription rageuse: «Nique la police». «En banlieue, les choses ont tellement dégénéré que les jeunes ne voient plus les fonctionnaires de police que comme la bande d’en face. Si les rapports sont devenus si conflictuels, c’est à cause du sous-effectif permanent, avec des policiers jeunes et inexpérimentés. Le plus souvent, les équipages se résument à deux stagiaires et un agent de sécurité. Le manque d’encadrement est flagrant», résume une source policière.

L’explication ne suffit pas à convaincre Hadama Traoré, un pilier de la Rose des vents, qui a fondé, il y a deux mois, «La révolution est en marche», un mouvement pour l’éducation, la prévention et l’insertion. «L’élection présidentielle arrive. Elle est incertaine. Il faut en profiter pour instaurer un vrai débat national sur les bavures policières, qui sont devenues le cancer de notre société. Pas seulement dans les quartiers populaires. Les manifestants qui défilaient contre la loi travail au printemps 2016 ont, eux aussi, fait l’amère expérience des violences policières. Les citoyens français se sentent en insécurité face aux forces de l’ordre censées nous protéger. Ce n’est pas normal», s’alarme le jeune homme. À la colère se mêle la crainte de voir la situation basculer, si les choses ne changent pas.

«Comment dissuader les jeunes de choisir la violence, s’il n’y a pas de justice, pas d’égalité entre les citoyens, si les victimes deviennent des coupables? Nous sommes inquiets. Pas seulement pour Aulnay, pour toute la France. Les discriminations, le racisme et la violence s’installent, se banalisent, détruisent le lien social», constate Mervat, assistante maternelle et militante associative.

Depuis 2005, une conscience s’est forgée. Avec la conviction que c’est la mobilisation politique et collective qui peut changer les choses. «Nicolas Sarkozy, en 2005, a tiré profit des émeutes. Le désordre suscite le rappel à l’ordre. Des émeutes n’aboutiraient qu’à faire monter Marine Le Pen», met en garde Mohamed Belmokhtar. «Puisque nous ne sommes pas représentés par les responsables politiques, ni au niveau local, ni au niveau national, il faut s’organiser nous-mêmes», pense Hadama Traoré, qui songe à la constitution d’une liste des quartiers populaires aux prochaines élections municipales. À ses côtés, Jammel Arahmane, Aulnaysien de toujours, fils d’immigrés algériens, conducteur de métro, réfléchit aux moyens de «tordre le cou aux préjugés».

«Personne, ici, ne se lève le matin avec l’idée d’aller casser du flic. Nous sommes des Français à part entière, pas des Français entièrement à part. Nous sommes attachés au service public, à la sécurité. Mais là, c’est la bavure de trop. C’est insoutenable. Ils sont allés trop loin. Si j’étais juge, je prononcerais une peine exemplaire et plus jamais ces policiers ne travailleraient pour l’État», tranche-t-il.

«Jamais un policier n’aurait agi ainsi dans un autre quartier»
Malgré l’émotion, malgré le ressentiment, tout le monde se met en quatre pour éviter l’incendie. «Nous sommes tous effrayés par la barbarie de cet acte. C’est sûr, dans un autre quartier, jamais un policier n’aurait agi ainsi. C’est un acte dément, qui témoigne du sentiment d’impunité des policiers. Ils pensent que dans les quartiers populaires, tout est permis», enrage Mackendie Toupuissant. Après la mise en scène élyséenne de la visite de François Hollande, Théo est toujours hospitalisé, dans l’incapacité de se lever, de se déplacer, de se nourrir.

Attablée au Grand Café de Paris, Ambre Froment, habitante de la cité, militante de la France insoumise, n’a pas de mots assez durs pour «une police d’intervention qui ratonne les plus pauvres, tandis que les grands délinquants, comme François Fillon, sont toujours épargnés». Cette étudiante en philosophie croit pourtant à «la refonte» d’une authentique «police républicaine». Une profonde tristesse assombrit son visage, lorsqu’elle évoque Théo. «Contrairement à Zyed et Bouna (dont la mort en 2005 à Clichy-sous-bois avait provoqué l’embrasement des banlieues françaises, ndlr), heureusement, il est vivant. Mais dans son corps et dans sa tête, il gardera toute sa vie les stigmates de ce viol, de cet acte de ­barbarie.»

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