L’Université n’est pas à l’abri du sexisme

La chronique féministe• Dernièrement, on a beaucoup parlé du harcèlement de rue dans les médias, ce fléau quasi quotidien que subit la majorité des femmes. Il faut dire qu’oser revendiquer un espace public libre et sécurisé pour chacun-e, voilà qui est effronté! Est peut-être encore davantage impudent le fait d’oser affirmer qu’il existe du sexisme non seulement dans la rue, ce lieu si ordinaire où se masse la populace, mais aussi à l’Université, dans «les hautes sphères»....

Par Aude Bertoli, pour Féminista!

Dernièrement, on a beaucoup parlé du harcèlement de rue dans les médias, ce fléau quasi quotidien que subit la majorité des femmes. Il faut dire qu’oser revendiquer un espace public libre et sécurisé pour chacun-e, voilà qui est effronté! Est peut-être encore davantage impudent le fait d’oser affirmer qu’il existe du sexisme non seulement dans la rue, ce lieu si ordinaire où se masse la populace, mais aussi à l’Université, dans «les hautes sphères»1, là où on attendrait de l’éducation qu’elle fasse son travail et qu’elle éradique toute forme d’inégalité. Malheureusement, il est plus aisé de réagir à une remarque sexiste lors d’un repas entre amis que devant un auditoire de deux cents étudiants. Surtout, lorsque le propos ou le geste sexiste provient d’un professeur ou d’un maître de stage, figure d’autorité qui nous renvoie notre position subalterne en pleine face.

Afin de rédiger cet article, j’ai ressorti un ancien travail que j’avais fait à l’université, sur les hiérarchies de genre… à l’université. Après avoir retracé les différentes étapes historiques des stratégies d’exclusion des femmes au sein de l’université, j’avais évoqué le harcèlement sexuel dans le milieu académique et la difficulté pour celles qui le subissaient de le faire reconnaître comme tel et d’obtenir réparation. J’avais également mentionné l’appropriation du travail des femmes par les hommes, ainsi que l’absence des femmes au sommet de la hiérarchie universitaire, alors même qu’un peu plus de la moitié du corps estudiantin est composé de femmes.

À ce propos, il est intéressant de relever que, selon les statistiques de l’Université de Lausanne de 2015, sur 479 professeur-e-s au total, seul-e-s 109 sont des femmes (soit 22.7%), alors que sur un total de 811 personnes au sein du personnel administratif et technique, on trouve 469 femmes, ce qui représente plus de 57% du total (et là je remercie mes prof-e-s de maths car enfin, je vois une utilité concrète aux cours qu’ils donnaient).

Et comme si cela ne suffisait pas, il faut encore oppresser de temps en temps celles qui restent. Pour exemple, cet «enseignant [qui] a déclaré, après avoir dû frapper son micro sur son bureau pour qu’il fonctionne, que ‘c’était comme les femmes, faut taper dessus pour qu’elles comprennent». Ou cet autre professeur, confondant manifestement humour et sexisme: «‘Vous voyez, ça, ça représente tant de watts. Cette consommation, c’est comme celle d’un aspirateur… Je dis ça pour les filles… Ouais je sais, c’est de l’humour»2. Tout cela nous amène à la constatation suivante, très justement formulée par Sarah Augsburger dans son article du Temps: «On découvre ainsi que les bancs des universités, les cabinets d’avocats, le monde médical ou encore la politique sont des terreaux tout aussi fertiles que la rue» en matière de sexisme. On aurait pourtant préféré fertiliser d’autres terreaux, cérébraux notamment.

Si la violence sexiste prend d’autres formes à l’université, plus subtiles, plus silencieuses (plus pernicieuses?) que dans la rue, les conséquences n’en sont pas moins dévastatrices. Une enseignante harcelée par un collègue à l’Université de Rennes II témoigne, après que seul l’un des deux harceleurs ait été puni (d’une impossibilité de grader… pour deux ans): «‘C’est un film d’horreur. D’une injustice totale et incompréhensible pour moi. […] Aujourd’hui, je n’arrive pas à remonter la pente’». La reconnaissance sociale et le prestige liés à une carrière universitaire peuvent manifestement effacer de «petites fautes de parcours». Voilà qu’elles ont bien du culot ces bonnes femmes! Se permettre de se plaindre de soi-disant difficultés d’accès aux postes d’enseignement universitaire, alors qu’un pauvre enseignant s’est vu interdire de grader pendant deux ans (promotion alors apparemment garantie)! Trêve d’ironie, l’heure est grave.

Après recherche sur les différents sites Internet des universités romandes, force est de constater que tous les effectifs des bureaux de l’égalité sont essentiellement voire complètement composés de femmes. Nous aurions pourtant pu espérer y voir davantage d’hommes soucieux du sort de leurs congénères. Alors comment encourager les hommes à s’intéresser à l’égalité des droits et des pratiques entre les genres? Comment leur faire comprendre qu’en accordant les mêmes droits, ils ne seront pas diminués ou amoindris pour autant? Comment comprendre et interpréter le fait que seule une poignée d’hommes ne se sentent concernés par les droits de l’autre moitié de l’humanité?

Alban Jacquemart, chercheur et maître de conférences en science politique, intéressé par la sociologie du genre, explique que «le militantisme féministe entre femmes et hommes implique un travail permanent de réajustement afin d’éviter, au maximum, la reproduction des rapports de pouvoir entre hommes et femmes» et que «non seulement les hommes ont conscience d’exercer la domination sur les femmes, mais de surcroît que s’élaborent des stratégies conscientes ou inconscientes de ‘résistances’ à l’égalité des sexes de la part des hommes»3. La bonne volonté ne suffit donc manifestement pas, et certain-e-s peuvent s’en trouver découragés.

Quelle conclusion tirer de tout cela, si ce n’est que le milieu académique n’est qu’un reflet parmi d’autres de la société dans laquelle nous vivons? Nous ne pouvons pas isoler les Universités et les Hautes Ecoles du reste du système social, au sein duquel sévissent de solides rapports de pouvoir sans cesse renouvelés. Il est illusoire de croire que nous pourrons faire cesser le harcèlement sexuel et, de manière plus générale, toute forme de sexisme, sans repenser totalement nos structures sociales, de l’éducation en crèche aux entretiens d’embauche. Comme le dit Sarah Augsburger en conclusion de son article, «le sexisme ordinaire a la peau dure, mais la lutte s’organise». Et si elle pouvait s’organiser un peu plus vite, avec une panoplie d’armes un poil plus variées, on ne dirait pas non.

1.Sarah Augsburger, «Le sexisme ordinaire gagne les hautes sphères», Le Temps du 16 février 2017
2.Sarah Augsburger, «Le sexisme ordinaire gagne les hautes sphères», Le Temps du 16 février 2017
3.Alban Jacquemart, «L’engagement féministe des hommes, entre contestation et reproduction du genre», Cahiers du genre, 2013.

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