Ballade parisienne

La chronique féministe• J’aime Paris, j’y ai des ami-e-s et m’y rends régulièrement depuis des décennies. Claire possède une maison à Ivry-sur-Seine, au sud-est, juste en dehors de la couronne, je peux loger chez elle, nous avons des discussions passionnantes. En ce début 2017, nous n’échappons pas aux soubresauts de la campagne présidentielle, ni à l’affaire Fillon. Rien que des hommes, à part Marine Le Pen, dont le programme fait froid dans le dos. Certain-e-s expert-e-s expliquent que son élection à la présidence de la France est impossible. On disait déjà cela de Trump…

J’aime Paris, j’y ai des ami-e-s et m’y rends régulièrement depuis des décennies. Claire possède une maison à Ivry-sur-Seine, au sud-est, juste en dehors de la couronne, je peux loger chez elle, nous avons des discussions passionnantes. En ce début 2017, nous n’échappons pas aux soubresauts de la campagne présidentielle, ni à l’affaire Fillon. Rien que des hommes, à part Marine Le Pen, dont le programme fait froid dans le dos. Certain-e-s expert-e-s expliquent que son élection à la présidence de la France est impossible. On disait déjà cela de Trump…

Claire a ses occupations, je pars chaque matin pour le centre de Paris, une demi-heure de métro sur la ligne 7. J’ai commencé par la fondation Vuitton, un grand édifice en verre coloré à côté du Jardin d’Acclimatation. Malgré mon billet réservé sur Internet, je me retrouve à la fin d’une longue queue, qui avance lentement dès l’ouverture des portes. On passe le contrôle des sacs. Je pénètre dans le sanctuaire à 10h20 pour la visite de la prestigieuse collection Chtchoukine (Moscou 1854 – Paris 1936), un riche collectionneur russe. Il venait souvent en France, connaissait les peintres, avec lesquels il entretenait des liens d’amitié, achetait leurs tableaux.

On voyage dans les grands mouvements artistiques du début du 20e siècle: le fauvisme, le cubisme, Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Derain, Monet, Degas, Renoir, Braque, Picasso, Matisse. D’un étage à l’autre, les reproductions en noir et blanc des murs où Chtchoukine accrochait les tableaux dans son palais Troubetskoï, serrés les uns contre les autres, afin de former une toile ininterrompue. Aucune femme peintre dans cette iconostase, mais les femmes sont présentes en tant que modèles, vêtues ou nues, comme de beaux objets. La collection de 274 œuvres a été nationalisée en 1918, Sergueï Chtchoukine, sa femme et leurs enfants avaient préalablement fui en Allemagne, en Suisse et s’étaient établis en France.

Le lendemain, je me rends au centre Beaubourg, qui n’ouvre qu’à 11h. Contrôle des sacs, queue devant les caisses et au vestiaire. Il est finalement 11h50 quand je suis à pied d’œuvre pour l’exposition Kollektsia! Art contemporain en URSS et en Russie 1950-2000. Certaines œuvres jouent sur la dérision, comme «la Cène»: une longue table avec 13 assiettes sur une nappe rouge, les couverts étant représentés par une faucille et un marteau. Vitaly Komar, «le futur drapeau américain», avec un ciel étoilé à la place des 50 étoiles représentant les 50 Etats. Vision céleste à l’opposé des trumperies quotidiennes qu’assène le président à la mèche. Ah! Une femme, Emilia Kabakov et plusieurs œuvres sont signées par deux noms, un homme et une femme. Le pourcentage global dénote un certain progrès, mais on n’excède pas les 5%… A l’étage du dessous, je fais un saut à l’exposition des 60 ans de Gaston Lagaffe. Les planches nous plongent dans un autre monde d’hommes, également sans femmes.

Les stations de métro portent le nom de lieux, de batailles et d’hommes célèbres. Je cherche désespérément celui d’une femme. Marie Curie, sur la 7, partage l’affiche avec son mari Pierre, Marie-Madeleine de Rochechouart n’a plus que son nom de famille, accolé à Barbès. En fait, il n’y en a qu’une qui porte son nom et son prénom: Louise Michel, sur la 3, institutrice et anarchiste qui participa à la Commune de Paris et à la lutte des prolétaires dans la seconde moitié du 19e siècle.

Et que dire du Panthéon et de son frontispice «AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE»? 71 hommes et seulement 4 femmes: Marie Curie, Sophie Berthelot, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion. La Patrie n’est pas très reconnaissante envers ses filles…

Je croise des affiches, le spectacle Alma Mahler, à qui son mari avait interdit de composer. Avec Claire, nous allons voir Un animal de compagnie de Francis Weber au théâtre des Nouveautés, je prends dans l’estomac la réplique du personnage principal: «J’aurais tant voulu avoir un garçon, à la rigueur une fille.» Weber est né en 1937, avant que les Françaises n’aient le droit de vote, mais quand même…

J’ai beaucoup apprécié La Garçonnière d’après un film américain à succès de 1960 réalisé par Billy Wilder (1906-2002), les décors sont extraordinaires et le rythme soutenu. Mais les rôles sont figés dans une vision archaïque des sexes: les hommes ont le pouvoir, les femmes sont secrétaires, liftières, épouses ou maîtresses. Baxter, interprété par le magnifique Guillaume De Tonquédec, est un personnage décalé, anti-héros, anti-macho, un gentil dans un monde de brutes.

Nous allons au restaurant. Je signale au garçon que le poivrier est vide, aucune réaction. Je propose à l’homme de la table voisine de prendre le relais, le garçon lui en apporte un autre dans la minute! Une femme n’aurait pas le droit de faire une remarque?

Dans les parcs, c’est une majorité de femmes, utilitaires, qui surveillent les enfants ou poussent des landaus, tandis que dans le quartier du Moulin Rouge se suivent les peep shows et les vitrines avec des dessous sexy pour femmes-objets…

Aux Archives nationales, l’exposition «présumées coupables» est consacrée aux grands procès faits aux femmes. Depuis l’Antiquité, des femmes fatales, débauchées, sorcières, pétroleuses, empoisonneuses, infanticides, traîtresses à la patrie revivent à travers une iconographie et des procès-verbaux d’interrogatoires, dont ceux de Jeanne d’Arc et de Marie-Antoinette. Entre le 16e et le 17e siècles, on estime qu’environ 100’000 procès pour crimes de sorcellerie eurent lieu en Europe, pour lesquels sept femmes sur dix ont été condamnées à la torture (on leur faisait avouer qu’elles avaient copulé avec le démon!) et à la mort. La mère infanticide est un autre archétype du mal féminin; l’empoisonneuse, une menace pour l’ordre social. Et voici le cortège des femmes tondues à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dont beaucoup firent de la prison.

Toujours «présumées coupables», ces femmes célèbres ou anonymes n’ont longtemps été interrogées et jugées que par des hommes. La justice compte aujourd’hui une majorité de magistrates (mon correcteur d’orthographe me signale qu’il faudrait écrire «magistrats»!). Elles furent accueillies avec méfiance en 1945. Mais aujourd’hui, la féminisation de la magistrature n’atteint pas les postes les plus hauts…
Métro, monuments, institutions, spectacles, expositions, parcs, quartiers chauds, partout règnent le sexisme et ses stéréotypes. La Journée du 8 mars reste d’une brûlante actualité.

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