A la merci d’un accident de parcours

Précarité• Cette semaine, les Centres sociaux protestants (CSP) ont lancé leur campagne annuelle en alertant sur le risque de pauvreté de la classe moyenne inférieure.

Un «imprévu», c’est ce qui a mené Didier (prénom d’emprunt) dans la spirale de l’endettement. Âgé de 26 ans, le jeune père de famille cumulait deux emplois dans la sécurité et la livraison et sa femme faisait des heures de ménage le soir, ce qui fournissait à la famille un revenu net de 5400 francs par mois. «Ce n’était pas parfait, mais on s’en sortait», témoigne Didier. C’est suite à la naissance de sa seconde fille que les choses se compliquent.

Celle-ci souffre d’une maladie qui nécessite une hospitalisation durant trois mois. Trop souvent à son chevet au goût de l’un de ses deux employeurs, celui-ci licencie Didier. Sa femme, qui envisageait d’augmenter son temps de travail, doit y renoncer pour être présente auprès de sa fille. S’ajoutent à cela environ 200 à 300 francs de factures médicales par semaine, dont certaines ne sont pas prises en charge par l’assurance-maladie. La famille plonge.

Une facture imprévue de 2500 francs
Cette semaine, les CSP des cantons de Genève, Vaud, Neuchâtel, et Berne-Jura ont lancé leur campagne annuelle de sensibilisation et de recherche de fonds sur le thème de la menace de pauvreté qui pèse sur la classe moyenne. «Elle a longtemps été considérée comme uniforme mais ce n’est aujourd’hui plus le cas. On distingue une classe moyenne supérieure, dont la situation est bonne, et une classe moyenne inférieure, qui risque à tout moment de basculer dans la pauvreté», a souligné Bastienne Joerchel, directrice du CSP Vaud.

Les revenus de cette seconde partie de la classe moyenne ne sont pas parmi les plus bas. Ils se situent à partir de 4000 francs bruts pour une personne seule et de 8300 francs pour une famille avec deux enfants, soit trop élevés pour avoir accès aux aides sociales ou, selon les cantons, aux subsides d’assurance maladie. Pourtant, selon une étude de l’OFS, un quart de cette «classe moyenne inférieure» ne parviendrait pas à faire face à une facture imprévue de 2500 francs et près de 15% n’arrive pas à «joindre les deux bouts» à la fin du mois. «Ce sont des gens qui travaillent et qui ont un niveau de formation bas», précise Bastienne Joerchel.

Le plus souvent, c’est un événement imprévu qui précipite les choses: maladie d’un enfant, comme dans le cas de Didier, mais aussi divorce, perte d’un emploi, ou encore augmentation soudaine des primes maladie lors du passage des enfants à l’âge adulte. «On voit de plus en plus de gens qui perdent pied alors qu’ils n’imaginaient pas du tout que cela pourrait arriver», résume Pierre Ammann, directeur du CSP Berne-Jura. C’est le cas de Didier, qui ne pensait pas devoir un jour demander une aide. «Je pensais plutôt que cela serait moi qui aiderais».

Comme beaucoup, il a avant tout sollicité le soutien de son entourage, avant de se tourner vers le CSP. Grâce à une priorisation de ses factures et une aide financière ponctuelle, il a pu stabiliser sa situation. L’aide a été demandée suffisamment tôt, «mais souvent, nos services sont sollicités tardivement», constate Alain Bolle, directeur du CSP Genève. Dans le cas de Didier, cela aurait pu avoir des conséquences, plus graves, puisque «pour travailler dans la sécurité, on ne peut pas avoir de poursuites», souligne-t-il. Il aurait ainsi pu perdre son second emploi.

50% de la population menacée
A travers sa campagne, le CSP veut «sensibiliser les autorités cantonales et communales à une tranche de population potentiellement fragilisée» et à la nécessité d’«éviter une polarisation plus marquée entre les classes moyennes supérieure et inférieure». Cette dernière représente 28% de la population, contre 22,4% pour les revenus encore inférieurs. Près de 50% de la population au total est donc pauvre ou en risque de le devenir. «Si trop de personnes sont menacées de précarité et de pauvreté, et craignent par rapport à leur avenir, c’est un problème pour la société dans son ensemble. Cela pose la question de la cohésion sociale», ont souligné Pierre Ammann et Alain Bolle.

Pour remédier à cette situation, les CSP travaillent dans la prévention de l’endettement et demandent que celle-ci soit renforcée. D’autres revendications ont également été rappelées, comme la nécessité de mieux réglementer l’accès au petit crédit, de limiter la hausse des primes d’assurance maladie pour les enfants, de renoncer à toute hausse des primes tant que les jeunes adultes sont en formation, de modifier la LAMal pour que les jeunes ayant atteint la majorité ne puisent pas être poursuivis par leur caisse maladie pour des montants dus alors qu’ils étaient mineurs, ou encore que les impôts courants soient intégrés dans le calcul du minimum vital dans le cas de situations d’endettement.

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