Hodler, Monet et Munch: qu’ont-ils en commun?

Exposition• La Fondation Gianadda propose une confrontation pertinente entre les trois grands peintres.

Le parti pris des concepteurs de l’exposition – le parallèle entre ces trois artistes – peut surprendre. Le Suisse, le Français et le Norvégien appartiennent à des univers picturaux différents. En simplifiant à l’extrême: impressionnisme pour Monet, symbolisme pour Hodler et expressionnisme pour Munch. Ils ne se sont jamais rencontrés. Ils ont mené leurs recherches tout à fait indépendamment les uns des autres. On n’a pas retrouvé trace d’échanges entre eux.

Pourtant un certain nombre de points communs justifient ce rapprochement a priori incongru. Les trois artistes se sont donnés pour tâche de représenter la nature, les paysages. Ils sont tous issus d’un milieu social qui ne les préparait pas à devenir peintres. Ils ont connu une reconnaissance, certes tardive dans leur vie, qui leur a assuré l’aisance financière. Les trois appartiennent à un monde en marche vers la modernité: en particulier, le chemin de fer et le bateau à vapeur permettent désormais de voyager en tous sens. Eux-mêmes seront des voyageurs (Sud de la France, Italie, Allemagne, Norvège). Enfin et surtout ils ont, chacun à sa manière, contribué au renouvellement de l’art européen.

Montagnes, nuages et eau

L’exposition présente plus de soixante tableaux. Plusieurs toiles de Hodler font partie de la collection de Christoph Blocher. Celles de Munch sont quasi toutes issues du Munchmuseet à Oslo. L’origine des Monet est plus diversifiée. La présentation est thématique, ce qui permet, pour chaque thème, de mieux saisir les analogies et les différences entre ces trois créateurs majeurs. L’esprit de compétition entre eux est certes loin de l’esprit des commissaires de l’exposition! Néanmoins, dans chaque domaine, le visiteur attribue inconsciemment des «notes»… Or l’on verra que chacun des trois peintres l’emporte dans l’un d’entre eux.

Commençons par la montagne. Celle-ci était évidemment plus familière au Bernois Ferdinand Hodler (1853-1918). Recourant au principe des séries cher à Monet (la façade de la cathédrale de Rouen ou les meules de foin à Giverny), il a peint inlassablement la chaîne du Stockhorn, de l’autre côté du lac de Thoune. Mais aussi le Niesen avec sa forme pyramidale qui a séduit tant d’artistes, à l’instar de Paul Klee. Ce qui frappe chez Hodler, c’est la matérialité du roc, le rendu du minéral. Quant aux nuages qui surplombent ces montagnes, ils adoptent des formes non réalistes mais synthétiques, qui confèrent au tableau une dimension quasi mystique.

Hodler s’est beaucoup attaché aussi à traduire l’élément liquide: eaux calmes ou moutonnantes du lac de Thoune ou du Léman vu de Chexbres, ruisseaux de montagne se faufilant entre les pierres. Mais c’est Claude Monet (1840-1926) qui emporte ici totalement notre adhésion. Qu’il s’agisse de La Barque flottant sur l’étang de son jardin de Giverny, ou des multiples toiles peintes en Normandie, nul mieux que lui n’a su rendre la fluidité, le mouvement perpétuel des eaux.

Parmi ces «choses impossibles» à rendre en peinture, il y a la neige. Un thème pourtant courant dans l’art européen depuis les paysages hollandais de Bruegel l’Ancien. Chez Monet, la neige brouille le paysage. C’est particulièrement sensible dans un tableau de 1875 si emblématique de la représentation de la modernité, Le Train dans la neige, la locomotive. Chez Hodler, la neige est blancheur immaculée, expression de la pureté des montagnes. Pour le Norvégien Edvard Munch (1863-1944), elle appartient à l’univers quotidien de la Scandinavie: elle recouvre les toits des maisons en bois rouge et on y rencontre des personnages, un lugeur. On notera l’ambiance de solitude, de tristesse, voire de désespoir, qui imprègne la plus grande partie de la production picturale de Munch, dont la vie a été marquée par la mort de plusieurs de ses proches.

Un passage involontaire à l’abstraction
Les romantiques se sont plu à situer des scènes dans une atmosphère lunaire. Monet ne s’y est pas risqué. En revanche il a souvent peint le soleil, mais crépusculaire. Ou matinal comme dans le célèbre tableau Impression, Soleil levant (1872), où on le voit, boule rouge traversant les brumes du port du Havre. C’est le titre de ce tableau qui donnera son nom à l’impressionnisme. Dans la représentation du soleil, Munch ira le plus loin. Il ose le montrer de face, en plein jour, en faisant siennes les découvertes scientifiques sur la diffraction de la lumière.
Deux des artistes de ce trio – Monet et Munch – ont été frappés par une diminution drastique de leurs facultés oculaires. Les peintures tardives du jardin de Giverny s’en ressentent. Une petite visiteuse, devant nous, n’hésita pas à proclamer «C’est du gribouillage». On peut y voir aussi le passage, sans doute ici involontaire, à l’abstraction.

«Hodler, Monet, Munch. Peindre l’impossible», Martigny, Fondation Gianadda, jusqu’au 11 juin.

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