«Soft Goulag», le monstre doux du totalitarisme

Livre• Les Editions Zoé ressortent l’ouvrage de politique-fiction d’Yves Velan, «Soft Goulag» (1977), sorte de roman d’anticipation d’un monde sans mémoire et Histoire, engoncé dans un stade suprême de consommation capitaliste et d’asservissement total et consenti des individus.

Nous sommes dans l’Union, près d’Urbana, un monde qui ressemble à s’y méprendre aux USA, tout entier livré au «cauchemar climatisé» dénoncé par Henry Miller. Imaginez que dans cet univers aseptisé où presque tout est pris en charge, les individus sont devenus des «partenaires sociaux», dont la vie est régie par des compagnies comme ITI, entreprise de bus qui pourvoit à tous les déplacements. «L’aut’mobile» est réservée à des rares privilégiés, du fait de la raréfaction des ressources. Les subalternes de cet Etat omnipotent, de ce Nouveau Monde uniforme et technocratique, n’ont d’autre choix que de travailler, remboursent des dettes et ne se différencient que par leur «violondingre» inoffensif qu’ils ne pratiquent qu’une fois par mois.

Dans cette société policée de servitude volontaire, il n’y a plus de mémoire et de culture, de sentiments propres, de pensées personnelles ou d’esprits critiques. Les livres n’existent plus et ont été remplacés par des séries de télévision. La littérature se limite à des articles de l’Encyclopædia Britannica. Pour incarner cette aliénation douce et totale des habitants de l’Union, Yves Velan, écrivain chaux-de-fonnier né en 1925, marqué à gauche, choisit la figure d’un narrateur, qui s’apprête à rédiger une thèse «de débutant» sur le droit de naissance, qui, dans cette nouvelle société transparente, se fait par tirage au sort. Et c’est ainsi qu’il décide de suivre le parcours d’Ad et Ev, les deux heureux lauréats le jour de leur couronnement, un certain 18 novembre.

Des Hommes nouveaux unidimensionnels

Tout comme à la lecture du roman Le Bruit et la fureur de William Faulkner, raconté par l’idiot Benjy, le lecteur peut, de prime abord, être profondément dérouté par ce récit, tout entier focalisé sur ces Hommes nouveaux unidimensionnels, quasiment infra-humains et biseautés imaginés par Yves Velan. Leur langage «d’une incroyable laideur qu’on dirait de papier mâché, de plastique, de langage Lego ou encore précuit comme un repas TV», comme l’explique, dans une post-face, le critique Philippe Renaud, déconcerte par son uniformité et sa platitude, son aspect lisse, préfabriqué et sans connotation.

Il fait pourtant sens puisqu’il révèle au plus près les états de conscience déshumanisés de ces héros-homoncules, lointains cousins escamotés et prémonitoires de nos futurs peu enviables. Il revient alors au lecteur de redonner le vrai sens spolié de ces élucubrations. Ce monde normalisé ne sera troublé que par l’apparition d’un Français, rouquin, fumeur et rigolard et un Mexicain au teint olivâtre, incarnations d’un autre possible profondément déstabilisant dans cet univers clos, frappé de certitudes définitives tout à la fois souriantes et sinistres.

«Soft Goulag n’est pas un roman d’anticipation mais plutôt une réflexion sur le devenir de nos civilisations occidentales contemporaines. Nous sommes dans cette société du même, si hostile à l’Autre. Nos vies sont rythmées par une machine aveugle dont on est la matière première. Notre liberté est diablement compromise par un fascisme économique de plus en plus virulent», estime le critique littéraire Dejan. Spécialiste de son œuvre, Pascal Antonietti relève le caractère prémonitoire du récit: «Plus de dix ans avant l’effondrement du bloc socialiste, avec une sorte de prescience, Velan dénonce à travers sa fable ce que l’on dénommera par la suite la «pensée unique», et la disparition progressive de l’idée même d’alternative économique et sociale.

Or, depuis la parution du roman, l’évolution du monde n’a cessé de lui donner raison sur de multiples points: surveillance renforcée des citoyens («flicage» dont «l’affaire des fiches» a révélé l’importance en Suisse à la fin des années 1980); imposition du «politiquement correct»; règne presque sans partage de la «pensée unique»; installation d’une sorte de «même» planétaire, d’uniformisation sociale et culturelle menant à la disparition de toute altérité radicale; imposition d’une esthétique télévisuelle; décervelage et manipulation médiatique…», écrit le chaux-de-fonnier dans la préface de ce livre qui décrit au mieux une société nouvelle, dominée «par une servitude démocratique réglée, douce et paisible» comme l’a écrit Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique ou par ce que le linguiste italien, Raffaele Simone, appelle un «Monstre doux».

Yves Velan, Soft Goulag, Ed. Zoe, 2017, 220 p.

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