Le salon du livre 2017: place aux femmes!

La chronique féministe• Nous voici à la veille du 31e Salon du livre et de la presse de Genève et de la 6e version d’Isabelle Falconnier, qui en est la présidente depuis 2012. Dès son premier salon, on a pu mesurer les différences par rapport à son prédécesseur Pierre-Marcel Favre...

Nous voici à la veille du 31e Salon du livre et de la presse de Genève et de la 6e version d’Isabelle Falconnier, qui en est la présidente depuis 2012.

Dès son premier salon, on a pu mesurer les différences par rapport à son prédécesseur Pierre-Marcel Favre. Il eut l’immense mérite de créer la Salon du livre et de la presse, et de croire que la littérature pouvait attirer du monde, environ 100’000 visiteurs et visiteuses par année. C’est naturellement moins que les 700’000 qui fréquent le Salon de l’auto, mais c’est magnifique de penser que tant de personnes s’intéressent à l’écrit.

Pierre-Marcel Favre, pendant 24 ans, l’a développé, misant sur la presse et les événements qui font vendre. On lui doit aussi de belles expositions, qui avaient lieu chaque année en dehors de l’enceinte mais sur le même étage. Une seule femme à l’honneur sur les 24 expositions : Léonor Fini en 2001. Lors de la présentation de chaque cuvée, c’étaient surtout des hommes qui prenaient la parole, et les invités d’honneur étaient majoritairement masculins.
Ce fut donc une belle surprise quand on annonça le nom de la personne qui allait reprendre le flambeau: une femme, Isabelle Falconnier.

On a vu des changements dès sa première signature: les slogans étaient amusants, l’intérieur devenait plus aéré, les allées étaient plus larges, les parois des stands disparaissaient au profit d’une meilleure lisibilité, le blanc et l’humour régnaient en maître, ce qui nous mettait d’emblée dans une ambiance festive. Des scènes étaient aménagées pour des exposés, lectures, débats, tables rondes. Il y avait certes des haut-parleurs, mais ce n’était plus le capharnaüm des stations de radio qui se faisaient concurrence… ou des improvisations théâtrales sur un ring, de sinistre mémoire. Favre avait jeté à la poubelle la pétition munie de plus de 150 signatures que j’étais venue lui apporter. Mais le ring disparut l’année suivante.

Si elle ne se prétend pas féministe, Isabelle Falconnier paraît sensible à une meilleure représentation des sexes. D’abord, la dernière conférence de presse du 6 avril donnait la parole à 8 personnes, dont 5 femmes. Ensuite, le programme. Sur les 5 expositions prévues, 2 sont dédiées aux femmes. Les éditions Zoé en consacrent une à Ella Maillart (1903-1997), parallèlement au livre qui sort enfin en français (la 1e version a paru en anglais en 1951): «Au pays des sherpas», riche de 65 photographies. La grande voyageuse mène une quête de sens au cœur de l’Asie.

Dans ce livre, elle décrit les scènes religieuses et les rites, restitue les légendes de manière vivante, simple et directe. Elle montre une spiritualité présente dans la vie quotidienne, décrit un pays où l’harmonie est possible entre individu et collectivité, entre nature et culture. Son regard fait du bien en ces temps d’affrontements, de repli sur soi, de communautarisme. L’exposition rappelle aussi le parcours de celle qui a été l’une des voyageuses les plus audacieuses, avec Isabelle Eberhardt, une autre Suissesse, et Alexandra David-Néel, qui voyagea au Tibet lorsqu’il était fermé aux étrangers. Ella Maillart est également célèbre pour ses exploits sportifs: elle fut par exemple la première femme cascadeuse du cinéma.

L’invité d’honneur est le Québec, qui a convié 33 femmes sur 59 auteur-e-s. Au Pavillon des cultures arabes, pour la 4e édition, les voix des femmes sont bien présentes: écrivaines, journalistes, blogueuse, résistantes, elles sont une vingtaine à s’exprimer, revendiquant le droit d’exister dans l’espace public, que les religieux veulent leur interdire.

Sur la plupart des places (Suisse, Apostrophe, La scène du crime, le Moi, le voyage, Young adult), les femmes sont presque à égalité avec les hommes parmi les auteur-e-s annoncé-e-s, ce qui est remarquable. Deux exceptions: la Philo (3 femmes sur 21), qui semble encore l’apanage des hommes, et la BD (8 femmes sur 34). Mais un quart, ce n’est pas mal.

La cerise sur le gâteau est l’exposition intitulée «Héro(ïne)s», qu’a mise sur pied Jean-Christophe Deveney, de Lyon BD festival. Après avoir constaté que la très grande majorité des auteurs de BD sont des hommes, ainsi que les héros mis en scène, un constat que j’ai déjà dénoncé dans ces colonnes, il a demandé à des auteur-e-s hommes et femmes de féminiser ces héros. Je me réjouis de découvrir cette exposition, mais le catalogue m’a déjà mis l’eau à la bouche. Tintin devient Tintine, Corto Maltese Coco, on passe à Lucky Lucy, Micheline Vaillant, Johanna et Pirlouite, Supermeuf, et du côté des gros bras: Thorgirl et Conass.

Inverser les rôles permet de cerner les stéréotypes et d’y réfléchir. Les deux dessins qui m’ont fait le plus rire sont Micheline Vaillant, qui reçoit des injures sexistes quand elle dépasse ces messieurs, comme chaque femme en aura entendu quand elle est au volant, et Conass. Si j’ai une réserve sur le nom (pourquoi pas Conane?), j’apprécie la représentation de cette montagne de muscles qu’on prend d’abord pour un homme, si ce n’était la présence de deux petits seins. Elle porte les cheveux longs, comme le héros, un cache-sexe qui descend bas, de la main droite une hache à deux tranchants et du bras gauche, un homme nu comme s’il s’agissait d’un sac, tandis qu’un autre à ses pieds, s’accroche à sa cuisse. Grâce à l’humour, les clichés nous sautent aux yeux.

Une bonne cuvée, donc, qui comblera les féministes. Quant à moi, je vous attends à mon stand, les Editions des Sables, à l’intérieur du «Cercle», un grand rectangle blanc au fond à droite. Je fête les 30 ans de ma maison, avec 9 nouveautés, des stylos, des apéros. Et deux temps forts: vendredi 28 à midi, table ronde sur l’édition de poésie, avec Samizdat, 25 ans, et Eliane Vernay, 40 ans (Scène suisse); dimanche 30 avril à 12h30 sur la scène du Cercle: présentation de l’Anthologie des Sables, réunissant 28 de mes auteur-e-s (par Anne C. Martin, accompagnée par le musicien Thierry Clerc), puis Wila/Ouila, une lecture bilingue des Ed. Samizdat et les poèmes d’Albert Py par Eliane Vernay. Je me réjouis de vous accueillir.

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