Rosa Parks, «la femme qui s’est tenue debout en restant assise»

La chronique féministe• Il faut absolument voir le film "I am not your negro" du Haïtien Raoul Peck, qui retrace la lutte des Noirs américains pour les droits civiques, à partir d’un texte inédit de James Baldwin...

Il faut absolument voir le film I am not your negro du Haïtien Raoul Peck (voir également notre édition du 17 mars dernier), qui retrace la lutte des Noirs américains pour les droits civiques, à partir d’un texte inédit de James Baldwin. Construit sur le modèle d’une correspondance entre l’écrivain et son agent littéraire, ce documentaire est le fruit d’un travail qui a duré dix ans. D’un bout à l’autre, on entend la voix off de James Baldwin, qui relie les événements et les extraits de films ou d’images d’archives. Une sorte de fresque qui retrace les injustices faites aux Noirs, de l’esclavage à nos jours, 400 ans d’oppression.

Le documentaire de Raoul Peck s’appuie sur les 30 premières pages d’un ouvrage que l’auteur a laissé inachevé à sa mort, en 1987. Dans Remember this House, James Baldwin avait pour ambition de retracer l’histoire de l’Amérique dominée par les Blancs, à travers le combat de trois grandes figures des droits civiques: Medgar Evers, Martin Luther King Jr et Malcolm X, tous plus jeunes que lui et assassinés avant leurs 40 ans.

Rappelons quelques dates fondamentales: la Proclamation d’anticipation de 1863 puis en 1865, le 13e amendement de la Constitution qui abolit l’esclavage dans le pays par Abraham Lincoln. Elu 16e président des USA le 6 novembre 1860, il a dirigé les Etats-Unis lors de la pire crise constitutionnelle, militaire et morale de son histoire: la Guerre de Sécession, et réussit à préserver l’Union. Il fut assassiné le 14 avril 1865 par un sympathisant sudiste.

Les Etats-Unis ne furent que le 50e pays à abolir l’esclavage. Le Danemark et Haïti sont les premiers, entre la fin du 18e et le début du 19e siècle, la France l’a fait en 1848 (Napoléon avait rétabli l’esclavage en 1802!). La Suisse n’a ratifié la convention de la SDN relative à l’esclavage qu’en 1926. La déségrégation est l’un des combats du président John F. Kennedy au début des années 60, qui signe le 6 mars 1961 un décret contre la discrimination à l’embauche. Mais il faut attendre l’adoption de la loi sur les droits civiques (Civils Rights Act), signée par le président Lyndon Johnson le 2 juillet 1964, pour que toute forme de ségrégation soit interdite.

C’est l’affaire Dorothy Counts, cette jeune Noire de 15 ans qui se rend en 1957 au lycée Harry Harding, suivie par une foule de camarades blancs agressifs, qui pousse James Baldwin, expatrié en France pour échapper à la ségrégation, à retourner aux États-Unis. Il revient pour «payer ses dettes».

L’obtention de l’égalité est un long chemin, une histoire violente (elle l’est encore aujourd’hui, malgré les mandats d’Obama, qui aurait pu faire davantage pour ses frères et sœurs de couleur). Parallèlement à des images d’archives, Peck nous balance des scènes de films marquants, comme Devine qui vient, de Stanley Kramer, 1967, sur les mariages mixtes et La case de l’oncle Tom et ses stéréotypes concernant les Noirs, dont beaucoup persistent encore aujourd’hui. Le livre de l’écrivaine américaine Harriet Beecher Stowe a été publié en 1852 et connut un succès immédiat. Il eut un profond impact sur l’état d’esprit vis-à-vis des Afro-Américains et de l’esclavage aux Etats-Unis, et fut un des facteurs de l’exacerbation des tensions qui menèrent à la Guerre de Sécession.

Le documentaire restitue des interventions de James Baldwin à la télévision et à l’université avec des images plus récentes. Il décrypte le racisme anti-Noirs – notamment véhiculé par le cinéma hollywoodien des années 1930 et 1940 – et ses effets pervers. Il affirme notamment que l’Amérique s’avilit elle-même à travers son racisme, qu’elle est décadente. (Aujourd’hui, Trump en est le sinistre représentant.) Lors de manifestations, on reconnaît les acteurs noirs Sidney Poitier et Harry Belafonte, mais aussi Charlton Heston.

Les scènes de violence contre les Noirs, comme ces policiers qui s’acharnent sur un homme à terre, les moqueries, les humiliations répétées, le mépris, le lynchage, l’injustice sont autant de coups qu’on reçoit en plein visage, en pleine conscience, jusqu’à la nausée. On se dit que ce n’est pas possible de proférer des stupidités pareilles, d’agir de cette manière, on a honte d’être Blanc. Cela me fait penser à la scène du film Le cinquième élément de Luc Besson, 1997, où l’héroïne, Leeloo, pour comprendre notre monde, tape sur la touche «War» et voit défiler toutes les horreurs commises par cette humanité qu’elle n’a plus envie de sauver.

La dénonciation des ségrégations, les discours, les scènes de rue, les actualités dessinent un monde presque exclusivement masculin. La seule femme mise en lumière est Dorothy Counts, l’écolière.

Je regrette, par exemple, que Peck ne fasse aucune allusion à Rosa Parks, alors qu’elle est à l’origine de la campagne pour les droits civiques. Le 1er décembre 1955, elle termine sa journée de couturière et prend l’autobus à Montgomery, en Alabama, un bastion de la ségrégation raciale du sud-est des Etats-Unis. Assise à l’avant, elle refuse de se lever pour céder sa place à un homme blanc. Le chauffeur appelle la police, elle est emprisonnée. Le 5 décembre, Rosa est jugée et mise à l’amende. Cette sanction provoque le boycott des autobus de Montgomery, action menée par le jeune pasteur Martin Luther King, peu connu à l’époque. Les revendications pour l’égalité raciale vont prendre de l’ampleur, d’abord aux États-Unis, ensuite à travers le monde. Plusieurs historiens qualifient Rosa Parks de «la femme qui s’est tenue debout en restant assise». Son geste symbolise la force de la non-violence dans la lutte pour l’égalité raciale.

Des images récentes de violences policières contre les Noirs, d’une prison pour Noirs et des propos racistes qui continuent à être proférés donnent un sentiment de découragement, comme si, malgré les progrès, les mentalités ne changeaient pas. Il faudrait expliquer à tous ces ignares que l’humanité est née en Afrique…

Durant tout le film, je ne cessais de penser à la condition des femmes qui, elle aussi, malgré les avancées inscrites dans la loi, ne progresse guère. Les Noirs restent inférieurs dans l’esprit d’une majorité de Blancs; les femmes restent inférieures dans l’esprit d’une majorité de mâles, de toutes les cultures. Elles aussi subissent les stéréotypes, les moqueries, les insultes, les humiliations, le mépris, les violences physiques.
La lutte pour l’égalité est un engagement universel, quotidien et sans fin.

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