Balade au cœur des paradis offshore

Expo• Le Parc des Bastions de Genève accueille une enquête photographique de Paolo Woods et Gabriele Galimberti sur les paradis fiscaux, dont la Suisse est historiquement le numéro un.

Les îles Caïmans sont le cinquième plus gros centre financier du monde et comptent deux fois plus de sociétés que d’habitants. La plupart d’entre elles ont une boîte postale mais aucun bureau.

Par Christophe Pequiot

A travers le monde, des sociétés-écrans permettent à 285 milliers d’entreprises (Ikea, Zara, Skype, Google, Apple, Facebook, Starbucks, Amazon, Crédit Suisse…) et des centaines de milliers de particuliers d’échapper à l’impôt pour un montant total estimé à 36’000 milliards de dollars alors que la dette publique de l’Union européenne est de 12’393 milliards de dollars en 2016. La majorité de ces opérations est aujourd’hui légale. Étude photographique et journalistique, Les Paradis. Rapport annuel voit une quarantaine de ses tirages montés sur des supports monolithes en plexiglas et dûment légendés s’aligner sous les frondaisons du plus célèbre parc genevois.

L’approche se veut à facettes multiples. Pour donner visages et formes à un sujet flirtant avec l’invisible et l’impalpable de flux financiers, il y a les démunis qui vivent dans l’espace d’une boîte à habiter de Honk Kong, troisième place financière de la planète qui «ne prélève pas d’impôt sur le revenu, ni de TVA et impose au minimum les bénéfices réalisés sur place». Et les murailles de boîtes aux lettres aux Caïman, anciennes poussières de l’Empire britannique, qui sont «la destination principale des fonds spéculatifs transnationaux», souligne le tandem de photographes et investigateurs formé de Paolo Woods et Gabriele Galimberti.

Une «grande évasion»
Le promeneur solitaire du Parc voyage des Îles Caïmans aux États-Unis en cheminant par les Îles Vierges britanniques, Panama, Singapour, Hong Kong ou encore Londres. Ces opérations ont un coût délétère pour toutes les sociétés humaines. Affirmant que les paradis fiscaux, dont les principaux sont la Grande-Bretagne et les États-Unis, sont le «centre de gravité de l’économie mondiale», le journaliste britannique d’investigation financière Nicolas Shaxson (Les Paradis fiscaux. Enquête sur les ravages de la finance néolibérale, 2012) a écrit le texte de l’enquête photo sous l’intitulé révélateur, «La Grande Évasion». C’est aussi le titre d’un ouvrage du journaliste Xavier Harrel, qui écrit que «si les paradis fiscaux sont une calamité pour les pays riches, la situation vire au cauchemar pour les pays en développement». Pour chaque euro qui rentre au Sud, ce sont 10 euros qui le quittent illicitement pour se sanctuariser au Nord.

Sur l’Helvétie comme paradis prudentiel, Shaxson ne mâche pas ses mots: «La Suisse et le Luxembourg sont vigoureusement soutenus par les élites françaises et allemandes… la Suisse elle-même, le plus vieux des paradis fiscaux mondiaux, est depuis des décennies, des siècles même, un projet aussi informel qu’essentiel mené par les élites européennes.» Un constat que ne partage pas Xavier Oberson, professeur de droit fiscal à l’Uni de Genève et avocat, invité mardi dernier à un débat autour du sujet: «C’est une vision relativement dépassée de la situation, car la Suisse applique dès cette année l’échange automatique de renseignements avec l’Union Européenne et une dizaine d’autres États. Si le terme ‘paradis fiscal’ désigne l’opacité et le secret bancaire, cette période est révolue pour notre pays. Si des multinationales ont toujours recours à l’optimisation fiscale, l’industrie de ces sociétés offshore est en voie de disparition. Mais malheureusement certains États autorisent encore ce type de montages financiers. En Suisse, il existe une dizaine de mesures que la Confédération ou les administrations peuvent utiliser contre ces sociétés offshore.» A ses yeux, les propos d’ONG comparant ces pratiques à des «crimes fiscaux de masse contre l’humanité», «vont un peu loin».

Saisir l’invisible

Sur la dématérialisation de la circulation monétaire, l’œil découvre une sorte de matrice. Entre fils et liaisons, se profile l’un des plus grands serveurs sur sol européen sis à Guernsey dans les Îles britanniques où se trouvent basées, à des fins d’optimisation fiscale, la plupart des compagnies réalisant des paris en ligne. Ces derniers «sont effectués notamment à Las Vegas ou Macao. Ils convergent dans une pièce gigantesque et son serveur alimenté par un câble reliant la France à l’Angleterre. C’est une image voulue énigmatique, révélant l’envers technologique du décor», relève Woods.

Classé parmi les 40 personnalités de moins de 40 ans les plus influentes internationalement listées par le magazine Fortune, Adrian Chang finalise une stratégie avec son staff de communicants à bord d’un luxueux van. Galimberti détaille une pratique bien rodée: «C’est l’un des protagonistes les plus jeunes, rencontrés durant un trajet le menant de ses bureaux aux galeries d’art qu’il possède comme collectionneur. Il est directeur général du groupe Cho Tai Fook qui exerce dans la joaillerie, dont il est l’un des acteurs les plus importants au monde, à côté de ses investissements dans des casinos ou les télécommunications. Basé à Honk Kong, le groupe s’est arrangé pour inscrire ses entreprises aux Îles Vierges, Caïman et dans le Delaware».

Triche des riches
Pourquoi les citoyens ne se révoltent-ils pas contre cet état de fait, s’interrogent en cœur les deux photographes? Une situation qui voit Jean-Claude Junker, président de la Commission européenne, compromis dès 2014 dans le Luxleaks alors qu’il était premier ministre et ministre des finances du Luxembourg et donc artisan de la politique fiscale visant à attirer les multinationales dans le pays, dont on voit la trace au détour d’une photo cadrant un rendez-vous d’affaires selon des codes visuels proches de la photo coporate à dessein promotionnel du monde des affaires. Le 2 janvier dernier, Fabio De Masi, député européen de Die Linke, avance: «C’est absurde. Des millions d’Européens ont souffert des politiques d’austérité qui ont créé la division sociale. Ils ont désormais le parrain du dumping fiscal à la tête de la commission de l’Union européenne». De leur côté, États-Unis abritent au Delaware une mécanique à créer de l’évasion fiscale.

Pendant plus de deux ans, le tandem Woods-Galimberti a arpenté les centres financiers offshores, qui campent une évasion fiscale jamais à court d’idées pour subvertir les législations et tirer profit de leurs failles. Paolo Woods pointe des relations puissantes et plurielles entre le crime organisé et les paradis fiscaux, sur fond de manque de transparence. «Ainsi au Panama, paradis fiscal, le crime organisé nettoie son argent sale».

Comment alors ne pas songer au scandale révélé grâce une enquête réalisée par 106 médias des Panama Papers: 214’000 sociétés-écrans mises en place par le cabinet panaméen Mossack Fonseca réparties dans une vingtaine de paradis fiscaux? Une triche pour les riches au seul bénéfice de multinationales qui licencient à tours de bras, mafias, dictateurs et politiciens, services secrets, terroristes et star du foot comme Lionel Messi. Le 6 avril 2016, 24 Heures notamment met en lumière que Marc Bonnand, «ténor du barreau genevois et ex-bâtonnier, a dirigé au moins 136 sociétés-écran recensées dans les Panama Papers. Certaines sont liées au sulfureux neveu du président sud-africain ou à un diamantaire recherché par Interpol.» A l’aune de ce scandale financier, un internaute écrit sur le site du Monde: «On nous parle depuis des années de crise économique. En fait il n’y a que des voleurs qui privent les États des recettes indispensables au bon exercice de la démocratie.»

Paolo Woods souligne que cette évasion fiscale creuse les inégalités et est profondément «anticapitaliste» dans le sens où elle ne crée nulle richesse autre que confisquée et aucun travail. Et le photographe de conclure: «Je reste néanmoins optimiste. Ce travail d’investigations avec d’autres menés notamment sur le Luxleaks et le scandale HSBC participent à mieux faire comprendre des flux et un système complexes.» Pour Xavier Harrel, «les pays membres du G20 ont lancé une offensive sans précédent contre ces territoires secrets. Mais rien n’a vraiment changé sous le soleil clément des oasis». Avant de constater que «la bataille des paradis fiscaux est encore loin d’être gagnée. Encore faut-il la livrer.»

Exposition Les Paradis. Voyage au cœur des paradis fiscaux par l’Association Espace JB au Parc des Bastions. Jusqu’au 1er octobre.

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