Le drame des migrants raconté en dessins

Livre• Durant 15 semaines de voyage, l’artiste fribourgeois Jacques Cesa a fait «à contre-courant» le trajet jusqu’à Lampedusa.

Né en 1945 à Bulle, l’artiste gruérien Jacques Cesa a des origines italiennes. Comme il le dit lui-même, c’est le passé d’immigrés de sa famille qui l’a rendu particulièrement sensible au sort des migrants. En 2015, il lance donc le projet «A contre-courant». Durant 15 semaines de voyage, il réalise une série de dessins qui sont à la fois des témoignages et des œuvres d’art. Il rédige des carnets de notes, qui seront en partie réécrits, de concert avec l’auteur, par Christine Tolck-Merçay, «recueilleuse de récits de vie».

Devant la Stazione Centrale de Milan
Ces notes de voyage disent d’abord le hiatus entre nos sociétés d’abondance et le dénuement absolu des Africains. A la Stazione Centrale de Milan au moment de l’Exposition universelle: «Les oriflammes de la grande bouffe triomphent, au-dessus du camp retranché des migrants, qui squattent devant la gare.» Elles ont aussi valeur de témoignage: «Un nouveau jour s’annonce. En stabulation libre devant la gare monumentale, ils errent encore, par petits groupes; la pelouse sent l’urine; ils bougent, vont et viennent, occupant les zones ombragées. (…) La gare engouffre les voyageurs, gardée par les policiers. Les migrants ne sont plus autorisés à pénétrer dans la gare, qui doit rester lisse et propre.» A quelques reprises, Cesa assiste à des arrestations violentes par les carabinieri. Ses récits rendent hommage au travail des ONG, telles Caritas ou Terre des Hommes, ainsi qu’aux véritables élans de solidarité, qu’ils soient inspirés par un sentiment de fraternité laïque ou par des convictions chrétiennes. Son approche du drame des migrants est enrichie par sa confrontation avec des œuvres d’art. Lui qui est homme de culture et de foi ne peut que faire un parallèle entre ces femmes et ces hommes chassés de leur pays par la guerre ou la misère et les représentations d’Adam et Eve dans les cathédrales italiennes.

Ce livre précieux est l’énoncé de nombreuses histoires de vie individuelles. Celle du Sénégalais Kalib qui apprend que sa famille, en son absence, a décidé de marier son épouse avec son cousin. Celle de Saba qui, dès l’accouchement, a été expulsée d’un hôpital libyen avec son enfant. Celle de Sochaïna l’amoureuse qui rêve de retrouver son fiancé. Et tant d’autres destins personnels… Dans les Pouilles, les migrants sans protection sont exploités lors de la cueillette des tomates par des structures mafieuses. A Rome, Cesa assiste à la conjonction de différentes misères humaines: «Les clochards, les Tziganes, les jeunes en mal d’héroïne et les migrants clandestins cachés dans la ville.» En Sicile, il voit plusieurs camps de regroupement, qui pourraient donner l’image fausse de colonies de vacances: «Les jeunes migrants ne sont pas en vacances ici; ils attendent, souvent depuis plusieurs mois, une embauche provisoire ou un travail.»

Observateur et acteur à la fois

Jacques Cesa ne se contente pas d’être un observateur attentif et lucide. Il est aussi acteur, notamment d’un projet d’un dessin monumental réalisé à Syracuse par des ados africains migrants, cela sous l’égide de Terre des Hommes. Toujours en Sicile, il est bouleversé par la vision du cimetière des épaves. Ces bateaux à moitié détruits, où sont morts des milliers de migrants, sont conservés, car ils doivent témoigner, pour les générations futures: «Sous le ventre arqué des bateaux, les entrailles jonchent le sol, dans un encombrement invraisemblable: gilets de sauvetage orange, canots de sauvetage dégonflés, habits dispersés mélangés à diverses paires de souliers.» C’est enfin l’arrivée à Lampedusa, ce lieu emblématique de la tragédie des migrants, en avril 2016. Jamais le ton de Jacques Cesa n’est celui du pamphlet. Néanmoins, ses carnets de voyage constituent un terrible acte d’accusation contre le cynisme sordide des passeurs qui lancent des rafiots pourris à travers la Méditerranée, mais surtout contre l’égoïsme de nos pays riches de l’Europe centrale et du Nord, qui ferment frileusement leurs frontières ou laissent les migrants croupir dans la misère et l’absence d’espoir.

Une parfaite harmonie entre texte et image
Mais ce qui fait la grande richesse de ce livre exceptionnel, c’est la conjonction entre le texte et l’image, en parfaite harmonie: dessins à la mine de plomb, fusains, pastels. Ses sujets: des portraits d’hommes, de femmes, d’enfants; des situations; des lieux; des églises et des cérémonies religieuses en rapport avec son projet. Comment décrire le style si particulier de Jacques Cesa? On notera d’abord la grande force d’évocation de ces témoignages par l’image. L’artiste semble s’inspirer parfois de la statuaire africaine: une certaine rigidité des personnages, des yeux grands ouverts qui nous regardent. Les corps sont en mouvement, mais comme figés dans leur pose pour l’éternité. Certains ont un caractère expressionniste. En même temps, on remarquera le côté très appliqué des inscriptions murales. Les œuvres nous font songer aussi au grand art pariétal prolétarien des Mexicains, à l’image de Diego Rivera. Dans sa Postface, qui se veut un «hommage fraternel» à Cesa, Raymond Durous signale d’ailleurs l’engagement de ce dernier «contre toute forme de répression, d’exploitation et de discrimination (…) au côté des plus faibles, des plus vulnérables et des plus opprimés.» Ce bel et émouvant ouvrage réunissant textes et illustrations en témoigne.

Jacques Cesa, Lampedusa, aller simple, Vevey: Editions de L’Aire, 2017, 252 p.

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