Arabie saoudite: les femmes sont enfin autorisées à conduire

La chronique féministe• Une bonne nouvelle est tombée mardi 26 septembre: les femmes pourront conduire en Arabie saoudite, dernier pays au monde qui leur interdisait encore ce droit. Même les Saoudiennes n’en reviennent pas...

Une bonne nouvelle est tombée mardi 26 septembre: les femmes pourront conduire en Arabie saoudite, dernier pays au monde qui leur interdisait encore ce droit. Même les Saoudiennes n’en reviennent pas…

Le décret royal publié mardi soir sera mis en application au plus tard le 10 chawwal 1439, soit le 23 juin 2018. Il a été signé par le roi Salmane, mais c’est son fils, le prince héritier Mohammed ben Salmane, 32 ans, qui est aux commandes. Depuis un an et demi, il a engagé l’Arabie saoudite dans des réformes économiques et sociales et une timide modernisation prend lentement forme. Le souverain barre ainsi d’un trait historique une singularité de l’Arabie saoudite. L’interdiction de prendre le volant, unique au monde et symptomatique de la condition des femmes dans le pays, a contribué à sa réputation obscurantiste.

Des femmes ont lutté pendant des années pour obtenir ce droit. 47 ont organisé une manifestation publique en prenant ouvertement le volant en 1990, et ont chèrement payé cette outrecuidance par la prison ou l’exil. Le mouvement connaît un pic en 2013, quand des militantes appellent les femmes à prendre le volant durant une journée – certaines savent conduire, ayant obtenu un permis à l’étranger. Plusieurs d’entre elles postent des vidéos les montrant en action sur les réseaux sociaux. Le militant des droits humains en exil, Taha Al-Hajji, écrit: «L’étau de la tyrannie s’est brisé sous la pression des femmes. Au prix de sacrifices et grâce à leur persistance, elles ont arraché leur droit au pouvoir et aux oulémas qui le servent.»

Là est la question. Ce droit a-t-il été gagné grâce à la mobilisation des femmes, ou bien généreusement accordé par le pouvoir politique? Ce qui est sûr, c’est que l’enjeu est considérable pour le pouvoir saoudien. Car cette mesure «aura valeur de test pour savoir si le prince héritier Mohamed ben Salman saura introduire des réformes économiques et sociales malgré l’opposition conservatrice», écrit sur son blog James Dorsey, observateur averti du royaume. Il rappelle un récent article du Guardian, rapportant que «les ultraconservateurs gardent leur emprise sur un nombre significatif de jeunes». Cet article citait un Saoudien anonyme de 24 ans: «Les onze comptes Twitter les plus suivis dans le pays appartiennent à des religieux salafistes. Il s’agit de plus de 20 millions de gens qui sont suspendus à tout ce qu’ils disent. Ils ne vont jamais accepter certains changements. Jamais.» Toujours selon Dorsey, cette décision est aussi un moyen de faire diversion. «Cela détourne l’attention des critiques internationales au sujet de la guerre au Yémen […], ainsi que d’un rapport de Human Rights Watch sur la persistance de discours d’incitation à la haine religieuse antichiite, anti-soufie, antichrétienne et antijuive par des figures religieuses nommées par le gouvernement.»

Après l’annonce, on a pu assister à un déferlement de réactions positives de divers gouvernorats, relève le journal L’Orient-Le Jour. De son côté, le prince al-Walid ben Talal s’est félicité, sur son compte Twitter, de l’entrée de son pays «dans le XXIe siècle», pendant que le ministère saoudien des Affaires étrangères publiait une infographie traduite dans plusieurs langues et relayant cette décision historique sur son site web.

Une commission ad hoc sera chargée de mettre en application le texte. En pratique, il faudra prévoir des cours de conduite et l’octroi de permis de conduire. Conscient des inquiétudes des femmes concernant la nécessité éventuelle d’obtenir l’autorisation d’un membre masculin de leur famille pour pouvoir enfin prendre le volant, l’ambassadeur d’Arabie à Washington s’est empressé de préciser que «la femme n’aura pas besoin de l’accord de son tuteur pour obtenir un permis de conduire». Et d’ajouter que toute personne détentrice d’un permis de conduire délivré par un des pays du Conseil de coopération du Golfe est autorisée à conduire en Arabie.

Sur le plan économique, cette nouvelle tombe comme un soulagement pour la grande majorité des familles saoudiennes issues de la classe moyenne, le prix de la dépendance des femmes lorsqu’il s’agit du transport pesant lourd sur les finances des ménages. Environ un million de chauffeurs étrangers travaillent en Arabie et coûtent au pays près de 15 milliards de riyals saoudiens par an, soit près de 4 milliards de dollars américains. Cela sans compter celles qui ne peuvent pas se permettre d’avoir un chauffeur attitré et qui s’en remettent aux taxis ou aux compagnies privées, type Uber ou Careem. Cette société a d’ailleurs saisi l’occasion pour annoncer l’ouverture de 100’000 nouveaux emplois destinés aux femmes dans le royaume, comme l’a annoncé le quotidien koweitien al-Qabas. Un séisme dans ce pays ultraconservateur, où les femmes sont sous la tutelle d’un homme et doivent avoir sa permission pour voyager ou se marier.

Mercredi matin, tout semblait déjà différent dans les rues d’Arabie, et les femmes étaient plus détendues qu’à l’accoutumée, elles qui, pour la plupart, se voient obligées de se voiler de la tête aux pieds, dans un épais tissu noir pour les plus traditionnelles d’entre elles, par des températures qui avoisinent le plus souvent les 40 degrés. Mais il ne va pas être facile de conduire avec une burka, qui réduit considérablement le champ de vision. A ce propos, Herrmann a fait paraître un dessin qui m’a beaucoup amusée dans la Tribune de Genève du 28 septembre: on voit un homme en voiture décapotable suivi par trois petites voitures entièrement recouvertes d’une housse noire!

Cette décision pourrait à première vue sembler soudaine mais il n’en est rien. Le plan de Vision 2030, mis en place depuis l’accession au pouvoir du roi Salmane d’Arabie et qui est en pratique porté par le ministre de la Défense et prince héritier Mohammad ben Salmane al-Saoud, sert de cadre général au paquet de réformes récemment mises en application, au nombre desquelles figure l’autorisation pour les femmes de prendre le volant. Ce plan se fonde sur trois piliers: économique, social et politique. Mais surtout économique! Si les femmes peuvent conduire, elles achèteront des voitures, qu’elles rempliront d’essence, or, l’Arabie saoudite est le plus important producteur de pétrole; en outre, leur travail remplira les caisses du pays…

Nous voilà pleinement rassurées: ce décret n’a pas été signé pour des considérations éthiques ou de justice, mais pour des raisons économiques.

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