Danser avec l’ombre et l’incomplétude

Danse• Le chorégraphe Guilherme Bothelo s’inspire des anatomies tronquées d’Auguste Rodin pour renouer avec l’invisible du mouvement même de la vie à travers les âges. A découvrir au Théâtre Forum Meyrin.

Les corps inversés forment une roue du viavant dans "Contre-mondes" de Guilherme Botelho (photo: Gregory Batardon).

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Par Christophe Péquiot

Comment se construire un «intime», une vérité qui reviendrait au corps archaïque suggérant l’humaine condition et la mécanique du vivant en lutte pour son surgissement depuis l’obscurité, alors que la langue est sommée de tout dire? Voilà ce à quoi s’attache le chorégraphe d’origine brésilienne dans Contre-mondes. Contre-monde? «Ce terme vient d’une recherche ethnographique sur des Amérindiens, leurs rites et vécus, les voyant évoluer dans un ‘contre-monde’ chamanique. C’est l’idée d’être dans un monde radicalement autre et simultanément en reflet avec celui qui existe», explique Guilherme Botelho. Le chorégraphe invite donc le spectateur à se retirer dans l’insaisissable, dans l’énigmatique de la subjectivité, de l’invisible et de l’inconscient, tant c’est le regardeur qui fait le tableau, selon la fameuse intuition de Marcel Duchamp.

Voir moins, c’est mieux voir
Sous les nappes électro, paysages musicaux ouvrant les portes de la perception signés du mexicain Murcof, la création débute très fort dans le fait de «voir autrement», teaser décliné par la Compagnie Alias du chorégraphe depuis les années 90. Muni d’une petite lunette infrarouge servant habituellement à observer les animaux nocturnes, chaque spectateur affronte doucement une obscurité si emplie de douceur méditative ou de possibles apparitions fantomatiques et anxiogènes.

Le principe est simple. Sans lunettes, tu ne vois pas le corps qui évolue dans le noir, mais tu le ressens. Avec, tu la ou le  vois (il s’agit alternativement à chaque représentation d’une danseuse ou d’un danseur), apparition minimale, animale, enchaînant les postures primitives et préhistoriques, se mouvant quasi imperceptiblement, cheveux cascadant devant le visage. Mais tu les scrutes autrement, à une échelle inédite. A la fois familières et étrangères, les formes corporelles flottent ainsi dans ce liquide visuel blanc-verdâtre-gris, dont les chaînes tv nous ont saturés sur les différents conflits de la planète. Sans parler des thrillers d’épouvante, tels Paranormal Activity et Le Projet Blair Witch. Sauf, que là tu es comme un gosse inquiet et émerveillé, ludique et silencieux, comme à l’affût de ce qui bouge dans le sous-bois, une nuit sans étoiles.

«Ce qui m’a intéressé, c’est la capacité d’un être humain à (re)construire la part manquante de toute image ou réalité», affirme Botelho. D’Auguste Rodin, le chorégraphe a retenu une quête de la vérité de la nature et du mouvement le poussant à s’écarter des normes de la représentation du corps et cette citation: «Une figure parfaite peut être manquante». Ainsi dans L’Homme qui marche (1907), le sculpteur ne représente qu’une figure fragmentaire: un tronc, sans tête ni bras, planté sur deux jambes pareilles à un compas. Se cristallisant sur la sensation du mouvement, Rodin retrouve la force qui le séduit tant dans les statues antiques incomplètes.

Eloge de l’ombre
Au fil de cet opus chorégraphique, le temps se met en apesanteur, les corps en positions inversées sont redessinés par la pénombre et une partition lumière rasante, amniotique, inventive signée Yann Marussisch. Modulant le clair-obscur, le sfumato, comme dans des toiles de maîtres de la Renaissance, elle laisse effleurer ici une jambe, un pied, un bras, une main. Là, s’affirme un dos plissé de ses vertèbres et convulsions musculaires. L’ensemble des danseurs se dresse puis tourne comme pris dans un mouvement de ressac, un moulinage de herse qui semble avancer, brasse et tamise l’espace en effectuant un# surplace hypnotique.

Cette vision du mouvement de la vie qui persiste, résiste, lutte pour ressurgir avant d’être englouti dans la pénombre fuligineuse peut rimer avec des êtres sur le point de se naufrager ramenant aux drames de ceux qui fuient à travers les mers. Mais le talent du chorégraphe est de ne jamais figer l’imaginaire dans une seule direction. Certains danseurs refont ainsi surface dans la lumière avant de retomber dans la nuit avec des expressions fugitives sur le visage, proches de l’extase. Ce processus d’éternel retour du corps ramène, dans l’idée, à une autre pièce signée Bothelo, Sideways Rain. Les interprètes y passaient et repassaient sur le plateau telle une communauté ou une procession mécanique humaine confrontées à une pulsion vitale.

Le spectateur, doucement piégé par tant d’étrangeté corporelle, devient non pas voyeur mais confident. Tour à tour, les huit danseurs sortent de la mémoire des fantômes qui se ressemblent et ouvrent sur le végétal, le minéral et le totémique. Au détour d’un dos féminin, se lit un visage, alors que des jambes dressées se rejoignent en losanges, improbables vulves ou plutôt portes vers un ailleurs.

Odyssée de l’espèce
Aux frontières du visible, une troisième partie voit vibrer et se mouvoir une immense sphère-géode aux reflets d’aluminium. Matrice, œuf, vaisseau spatial, refuge sanctuaire, «contre-monde» à la fois primitif et futuriste? La comparaison avec le mystérieux monolithe du film 2001. L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick s’impose dans l’esprit de Guilherme Botelho.

La stèle funéraire pour ouvrir le passage du pré-humain vers l’humanité technicienne délestée de la pesanteur du film de Kubrick devient ici une petite planète pourvue d’une vie propre, d’un regard aussi. Baignée d’une lumière embryonnaire, fragmentée, la sphère-sonde est à la fois exploratrice, apeurée et mélancolique. Légère et massive, sa présence vibratile conduit à une traversée des temps. Elle est une survivance et une annonce, énigmatique matrice laissant une fin ouverte entre désespérance solitaire et élan vers l’inconnu reconduisant le jeu de perceptions, entre le visible et l’invisible, du début de la chorégraphie notamment. Ou l’éternelle persistance de la vie nue sous ses formes et cavernes multiples.

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«Contre-mondes». Chorégraphie de Guilherme Botelho. Théâtre Forum Meyrin. Jusqu’au 15 octobre.
Rens.: www.forum-meyrin.ch
Site de l’artiste: www.alias-cie.com/fr

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