Les inaudibles se sont fait entendre

Genève• A l’appel du collectif genevois du 17 octobre qui animait dans le canton la Journée du refus de la misère, une soixantaine de personnes ont participé au premier «Parlement des inaudibles» et voté des résolutions sur le logement, le travail et contre les discriminations.

«Sous le soleil, la misère n’est pas plus facile à supporter», chantait le groupe de rap français, IAM. Les rayons de soleil qui dardent en ce début d’après-midi sur le théâtre de la Parfumerie au bord de l’Arve à Genève ont de quoi réconforter le promeneur sur les berges, mais la réalité de la précarité qu’évoquent les participants au Parlement des inaudibles, organisé à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, est tout aussi palpable et prégnante. Durant près de trois heures, les participants ont pu dire leurs difficultés face à l’absence de logement ou de travail.

Comme Théo, un solide gaillard qui vient de Roumanie et qui vit à Genève depuis 11 ans. Venu à l’époque pour s’occuper d’une parente malade à Meyrin, il a été vidé de son logement par la régie au moment du décès de sa tante. Ce qui le conduira à la rue pendant six mois. Aujourd’hui, il habite depuis 4 ans chez un ami malade pour lequel il s’occupe du ménage, des courses, de l’administration. Installateur chauffage sanitaire en Roumanie, son rêve est de décrocher un job et avoir son propre studio. «J’aime faire quelque chose pour la société, même si la société ne peut pas forcément faire quelque chose pour moi. Je n’aime pas rester inactif», précise-t-il, presque en s’excusant.

SDF privés de droits démocratiques
Ce témoignage, comme celui d’Alexandre, ancien SDF franco-suisse, disent les mêmes difficultés pour les précaires: «Sans logement et d’adresse, pas de travail, sans travail, pas de logement». «Dans la rue, on peut être réveillé par la police municipale à toutes les heures», accuse un participant. Il souligne aussi le manque de places d’hébergement d’urgence à Genève, tout en appelant les communes périphériques à faire un effort. «Le SDF est aussi exclu de ses droits démocratiques, parce que, sans adresse, il ne reçoit pas de bulletin de vote. Pour les personnes étrangères, elles peuvent perdre leur permis d’établissement», explique Jocelyne Haller, ancienne assistante sociale et députée Ensemble à Gauche au Grand Conseil genevois.

Les personnes à l’aide sociale sont aussi au bord de la grande précarité, du fait de l’augmentation des prix des locations. «Elles doivent souvent utiliser une partie de leur aide pour payer ces hausses», souligne un représentant de l’association de défense des chômeurs (ADC). Un projet d’indexer le barème légal de l’enveloppe logement de ces personnes – un surcoût de 12 millions – a été refusé récemment par le Grand Conseil, souligne le député PDC, Jean-Claude Forni.

Coprésident de l’assemblée populaire du jour, Jean-Claude Etienne pointe aussi les difficultés de trouver un emploi pour les plus précaires. «Ceux qui n’ont pas ou peu de formation se trouvent facilement sur le carreau. Il faudrait que l’Etat favorise la formation», explique-t-il. «La Loi sur le chômage ne parle nulle part de formation ou de reclassement professionnel», confirme Jocelyne Haller. «Il faudrait aussi en finir avec les pseudo-stages qui ne débouchent sur rien et mieux protéger l’emploi», précise-t-elle encore.

«Utilisation abusive de l’espace public»
Au fil de cette libre parole, les participants ont également dénoncé les discriminations au quotidien qu’ils subissent, les délits de faciès. Membre du collectif du 17 octobre, Ines évoque l’histoire d’un Rom qui a été verbalisé «pour utilisation abusive de l’espace public», après s’être assis quelques heures sur un banc. Roms, Africains, toxicos semblent particulièrement dans le viseur des agents de la force publique. Un intervenant algérien, qui affirme avoir déposé son mégot dans une poubelle, a reçu 400 francs d’amende trois mois plus tard pour «dépôt d’un mégot dans la rue».

En conclusion des interventions, la soixantaine de participants a approuvé par 57 voix contre zéro, 12 propositions sur les thèmes évoqués. Transformation des espaces vides et inoccupés en logements habitables, arrêt des discriminations à l’obtention d’un travail, garantie de conditions de vie dignes, démocratisation de l’accès aux formations certifiantes et qualifiantes pour obtenir un emploi, respect des droits pour toutes et tous, y compris pour les personnes vivant dans la précarité. Autant d’injonctions «lancées formellement à tout citoyen et à tous les partis politiques, pouvoirs exécutifs comme législatifs».

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