Un Richard III en pleine zone foraine

Théâtre• Au fil d’une étonnante mise en abyme du théâtre dans le théâtre, Jean Lambert-wild propose un «Richard III» planté dans un chapiteau de foire.

Elodie bordas et Jean lambert-wild, un tandem clownesque à la violence aussi sèche que redoutable (©Tristan Jeanne-Valès).

Par Christophe Péquiot

En tournée romande, la tragédie phare de Shakespeare, réflexion aiguë sur la soif de pouvoir, sur les ressorts de la vengeance, dévoile combien jouer est une façon de se jouer du monde. L’essentiel tient ici dans un tandem clownesque, d’une violence aussi sèche que redoutable. La paire d’acteurs n’a rien à envier au machiavélisme du clown amuseur tueur dans le film Ça, adapté d’un roman de Stephen King. Le clown blanc autoritaire et l’Auguste, souffre-douleur comique, imposent ici rapidement un nouveau style mêlant théâtre d’objets, mélodrame et tragicomédie burlesque. Mais parfois au péril de ne passer que des signes obstinés mais parfois superficiels des différents personnages.

Un homme investi d’un dessein impénétrable
Interprétant le rôle-titre de l’usurpateur, Jean Lambert-wild a retenu de Richard III, qui ne régna que deux ans sur l’Angleterre et dont Shakespeare fit un peu vite un tyran sanguinaire, «l’immense mélancolie d’un homme qui se dit investi d’un dessein impénétrable et secret qu’il va exécuter quoi qu’il arrive. Elle fait de lui un Don Quichotte de la cruauté allant jusqu’à son anéantissement». Sa version de la pièce explore ainsi une connivence d’action scénique entre deux figures de clowns, allant de l’Auguste au burlesque de Groucho Marx, qui «s’emparent de leur propre histoire à travers celle de Richard III».

La justesse des caractères, la fragilité et l’immédiate sympathie que dégagent la plupart des autres personnages de la pièce, que la comédienne Elodie Bordas incarne successivement, sont l’autre grande réussite de cette version. Le thème de la Némésis ou vengeance ironique du héros-scélérat est, elle, annoncée dans la prémonition de Margaret d’Anjou, que l’on entend dans le prologue en voix off. «Un mari et un fils, voilà ce que tu me dois. Tu crois que je vais t’épargner? Reste, chien car tu vas m’entendre.»

Dans ses habits rutilants de production baroque à la Terry Gilliam (L’Imaginarium du docteur Parnassus), la mise en scène de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra se coule doucement dans une noirceur asphyxiante, mécanique. Cette version scénique parvient à mêler, dans le même mouvement, les plaisirs pas si innocents du train fantôme et l’angoisse inouïe propre à la mélancolie adolescente, voire enfantine.

Dès l’origine, le Duc de Gloucester avoue son incapacité à aimer. Et c’est ce manque qui l’empêche de comprendre ce qui est humain dans l’homme. «Quand il est avec Lady Anne, il est possible qu’il en soit véritablement amoureux. Les moments où il endosse l’habit du fier-à-bras et le mensonge sont ceux de ses apartés au public», explique Lambert-wild. Richard dit la vérité à tout le monde et se ment à lui-même. Pour continuer à être loyal au destin qu’il s’est forgé. «Loyaulté me lie» est ainsi un sous-titre à la pièce et une devise. Il y a cette loyauté pour le roi de rester dans les engagements qui sont les siens. «C’est d’ailleurs sa folie, qui n’admet aucun compromis, étant capable des pires vices. Hors son monologue final, Richard n’a pas la conscience de ce qu’il est en train d’accomplir.»

Clowns beckettiens et cruels
A l’orée de la pièce nouvellement traduite, on lit que «l’acteur interprète Richard, le premier meurtrier et une partie des voix des spectres. L’actrice interprète tous les autres rôles, y compris les voix enregistrées ou au micro». Coulé dans une tenue rayée de bagnard clownesque, il entre en collerette et revêtira des pièces d’une armure en porcelaine pour périr au champ de batailles. Jean Lambert-wild est cet enfant cruel heureux de ses facéties mortifères, campant un souverain tyrannique et velléitaire. Il massacre à tour de bras, couteau et mitrailleuse, ce qui se dresse entre lui et le trône, ici sous forme de ballons, baudruches, barbes à papa et jeux de massacre de fête foraine.

***

Richard III. Loyaulté me lie est à voir au Théâtre de Beausobre de Morges le 14 novembre et au Théâtre du Reflet de Vevey le 17 novembre.

Share on Google+Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on LinkedInEmail this to someonePrint this page