Au Nicaragua, des travailleuses du sexe montent au front

Cinéma • A Genève, le festival Filmar en America Latina tente de rendre compte de la diversité des regards sur des réalités sociales et humaines parfois méconnues. La preuve par un documentaire sur des travailleuses du sexe et conciliatrices judiciaires au Nicaragua.

La responsable de Girasoles, Maria Elena Davila.

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A Radio Sandino, Maria Elena Dávila, la responsable de «Girasoles» (tournesols), une association devenue syndicat qui se bat pour les droits humains des travailleuses du sexe déclare: «Au Nicaragua, il y a actuellement 14’487 travailleuses du sexe dont nous touchons 2’300 directement ou indirectement. Notre travail? Tout ce qui est lié aux droits humains, la santé, l’autonomisation des femmes et nous cherchons des solutions à la violence.»

Signée par la cinéaste française Florence Jaugey, célèbre pour son docu-fiction La Yuma (2010), Girasoles de Nicaragua marque par sa manière ouverte et sans idées préconçues d’aborder une activité professionnelle, la prostitution, en mal de reconnaissance, de protection légale et sociale multiformes. «Au Nicaragua, la prostitution est légale. Mais les violences impunies contre les travailleuses du sexe sont extrêmes de la part des clients, de la police ou des patrons de Night-Club ou de motels», explique la réalisatrice en entretien. Leur rôle social et économique est fondamental, tant elles assurent souvent seules la nourriture et l’éducation des enfants, et la prévention contre le SIDA, notamment.

Initiative novatrice
Dans le cadre d’une expérience unique au monde, des travailleuses du sexe apprennent gratuitement des notions de droit, grâce à des cours donnés par des avocats de la Cour suprême. Une initiative gouvernementale qui peut paraître ambiguë dans un Etat labellisé chrétien et social qui, comme tant d’autres, laisse la prostitution dans une zone grise et floue. «C’est le seul pays au monde où des travailleuses du sexe ont été nommées et formées par la Cour suprême de justice pour être des auxiliaires de justice bénévoles. L’Etat se décharge peut-être de ses responsabilités sociales sur un milieu où il lui est difficile d’intervenir. Mais cela donne à ces femmes une autorité unique en faisant d’elles des médiatrices et conciliatrices pour résoudre des conflits familiaux et assister les victimes prostituées ou non dans leurs démarches notamment auprès de la police et de la justice, ou pour éviter une incarcération ou un passage devant les tribunaux.»

C’est à un changement de paradigmes sociaux, économiques et juridiques qu’invite le documentaire. Il est fondamental pour ces femmes que leur travail d’auxiliaire de justice soit bénévole, selon Florence Jaugey. Il ne s’agit pas d’une reconversion professionnelle. Elles continuent à se prostituer et les appels téléphoniques auprès des avocats ou de la Cour suprême pour gérer correctement les cas notamment sont à leurs frais. Le programme des auxiliaires de justice existe depuis la fin de la guerre pour résoudre les litiges post-conflit entre voisins et personnes, paysans et ex-belligérants surtout dans les zones montagneuses avant d’essaimer en ville. «Les travailleuses du sexe se sont engouffrées dans ce système, y voyant la possibilité d’être reconnues, d’avoir visibilité et respectabilité ainsi qu’une représentativité dans la société. Ce qui est très astucieux chez elles, c’est qu’elles ne laissent jamais passer une opportunité de faire reconnaître leurs droits et leur lutte.»

Autonomie incomplète
Ces travailleuses du sexe ne sont de loin pas toutes en condition d’être autonomes. «Le travail de syndicalisation mené par Girasoles est important. Les travailleuses du sexe sont difficiles à organiser, car elles vivent dans des conditions très précaires, avec un très faible niveau d’études. Souvent, elles se cachent de leur famille pour exercer ce métier et ne sont pas habituées à s’organiser collectivement, étant très individualistes. Pauvre, le pays est aussi connu pour ses réseaux de prostitution, dont les victimes sont sous la contrainte et trompées par des promesses fallacieuses. On compte encore beaucoup d’assassinats parmi celles qui exercent ce métier», conclut la cinéaste.

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Girasoles de Nicaragua (sous-titré en français). Jusqu’au 27 nov. Rens : www.filmaramlat.ch