Un baby-boom socialiste

Etats-Unis• Dans la foulée de la campagne énergique de Bernie Sanders, le mot «socialisme» ne fait plus peur. Il séduit même de plus en plus les jeunes. Et des candidats sont désormais élus avec l’étiquette jadis infamante (par Christophe Deroubaix, paru dans l’Humanité).

Lee Carter (tout à droite), ancien électricien et GI, socialiste convaincu, vient d’être élu à la Chambre des délégués de Virginie (photo: Blinkofanaye).

Article paru initialement dans l’Humanité

La Virginie a été l’Etat des pères fondateurs devenus présidents (George Washington, Thomas Jefferson, James Madison, James Monroe). Puis l’épicentre politique du Sud esclavagiste et à ce titre le dernier champ de bataille de la Confédération défaite. Jusqu’en 1967, il fut le dernier bastion de l’interdiction des mariages mixtes. Depuis quelques semaines, la Virginie est l’endroit où un jeune socialiste peut défaire le porte-parole du groupe républicain à la Chambre d’Etat.

L’événement s’est déroulé le 7 novembre, alors que les démocrates infligeaient de sérieuses défaites au Parti républicain. La vague anti-Trump emportait également Jackson Miller, élu du district 50 depuis dix ans. C’est l’identité de son tombeur qui a provoqué la surprise: Lee Carter, 31 ans, ancien électricien, ancien US Marine, candidat présenté par le Parti démocrate et… membre du DSA (Democratic Socialists of America, dont l’emblème est la rose et deux mains, blanche et noire, qui se serrent).

La peur du rouge ne fonctionne plus
Un socialiste élu à Manassas, Virginie. Bernie Sanders, le plus célèbre socialiste proclamé du pays, ne pouvait laisser cette première sans commentaire: «Sa victoire montre que le peuple américain est sans aucun doute prêt au changement. Carter a mené campagne sur les enjeux qui importent le plus à notre révolution politique – Medicare pour tous, élimination du pouvoir de l’argent des entreprises en politique, construction d’un mouvement progressiste de masse, contre-attaque contre le programme réactionnaire du GOP (surnom du Parti républicain, ndlr). C’est notre chemin. Le changement réel viendra du bas.»

La victoire de Lee Carter montre que la «peur du rouge» ne fonctionne plus. Les 11’000 tracts distribués par son opposant républicain juxtaposant sa photo à celles de Marx, Staline ou Mao n’ont servi à rien. Ils ont même peut-être produit l’effet inverse, attirant l’attention d’une frange de la jeunesse pour qui le «mot en S» n’est plus infamant. Selon un sondage YouGov, 44% des jeunes préféreraient vivre dans une société socialiste, contre 42% dans une société capitaliste et 7% dans une société communiste. «Pour les millennials, le capitalisme sauvage à l’américaine est perçu plus négativement. Et si les conservateurs traitent l’aile progressiste du Parti démocrate de dangereux socialistes, alors ces mêmes jeunes pensent que ça vaut le coup d’explorer le socialisme comme alternative au bordel actuel», décrypte John Mason, professeur de sciences politiques à l’université William Paterson.

Lee Carter est l’une des figures de ce mouvement de fond, mais pas la seule. À l’autre bout du pays, à Seattle, la socialiste (trotskiste) Kshama Sawant a bouleversé le paysage politique en battant, en 2013, un conseiller municipal démocrate sortant puis en faisant adopter le salaire minimum à 15 dollars, devenu depuis la norme pour 70 millions d’habitants (Californie, État de New York). D’autres socialistes déclarés ont remporté des élections: ici, Michael Sylvester, à l’Assemblée d’État du Maine; là, Khalid Kamau, également militant de Black Lives Matter au conseil municipal de South Fulton (Géorgie). Parfois avec le soutien du Parti démocrate, parfois sans, parfois contre.

Un profil militant rajeuni
Une organisation cristallise cette progression des idées socialistes: le DSA, justement, qui a vu ses troupes passer de 6’500 membres à 30’000 en deux ans. Cela reste modeste au regard des standards européens, mais entre la campagne de Bernie Sanders et la réaction à l’élection de Donald Trump, la politisation, notamment de la jeunesse, progresse. L’âge moyen des adhérents est passé de 60 ans à 35 ans. La direction du DSA, qui refuse d’être un parti, parle d’un «baby-boom» socialiste. Le renouvellement générationnel – carburant du mouvement Sanders et du glissement à gauche d’une partie grandissante de l’électorat – traverse l’organisation elle-même. Lors de sa dernière convention, l’été dernier, à Chicago, l’affrontement entre la «jeune garde» et la «vieille garde» s’est soldé par la prédominance de la première. Ainsi, une majorité s’est dégagée pour quitter l’Internationale socialiste et soutenir la campagne BDS contre le gouvernement israélien. «Ce n’est plus le DSA que nous avons fondé (en 1982, ndlr), regrette Jo-Ann Mort, essayiste et militante. C’est un parti dont les rangs sont désormais composés de jeunes militants galvanisés par la campagne de Bernie Sanders, par le leadership de Jeremy Corbyn à la tête du Labour et par les ultragauchistes de Jean-Luc Mélenchon. Son socialisme est plus lié à l’’anti-impérialisme’ qu’au socialisme démocratique qui a inspiré nos fondateurs.»

Autour de la revue Jacobin
Parmi la nouvelle génération, émerge une figure militante et intellectuelle: celle de Bhaskar Sunkara, éditeur de presse et vice-président du DSA. En 2010, à peine âgé de 21 ans, ce fils d’immigrés de Trinité-et-Tobago a fondé une revue marxiste et socialiste, Jacobin. Noam Chomsky l’avait alors qualifiée de «lumière brillante dans ces temps sombres». Aujourd’hui, l’édition papier se vend à 36’000 exemplaires et le site Internet enregistre un million de visites par mois. Le Jacobin américain annonce-t-il une petite révolution politique?

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