Paysages après le désastre: Gibellina refigurée

EXPOSITION • « Explosion of Memories », une installation multimédia signée Maya Bösch, explore l’après-tremblement de terre qui a ravagé la vallée sicilienne du Belice en janvier 1968. Mémoires, traces, muséographie de la catastrophe, reconstruction utopique et artistique sur place et exposées à Genève sont mises plus en espace et en résonances avec des textes sur le deuil et la mémoire qu’en questions. Troublant.

Explosion of Memories Day 1 / Lutz

Par Christophe Péquiot

La terre tremble

Ce 14 janvier 1968, Gibellina, cité plus que millénaire, compte quelque 6000 habitants vivant essentiellement de l’agriculture. De nuit, un tremblement de terre d’une magnitude de 6,5 martyrise la vallée du Belice et met à bas plusieurs villages : Gibellina, Salaparuta, Poggioreale et Montevago. Plusieurs centaines de personnes meurent. On compte un millier de blessés et plusieurs centaines de milliers de sans-abris, qui seront hébergés dans des habitations de fortune, certains durant plus de 10 ans.

Les événements dramatiques et tragédies ont toujours fasciné la metteure en scène Maya Bösch, de la Grèce antique à Lampedusa. Le projet pluridisciplinaire et hybride dévoilé au Commun et au Bac à Genève, « Explosion of Memories », revient, sans volonté de jugement, jusque dans son titre même, sur l’atomisation et la possible instrumentalisation des mémoires et de l’histoire d’une catastrophe naturelle et humaine. En Sicile, il y a eu ainsi la transformation en controversée installation d’art contemporain mémorielle (« Il Grande Cretto ») d’une partie du site détruit.

Comment comprendre les séquelles, visibles et invisibles, laissées sur les personnes, les paysages et les villes ? Les photographies de Christian Lutz sur Gibellina Nuova reconstruite et ses environs, les projections du « Grande Cretto » sur trois panneaux, un atelier agora de terre sculpture traversé d’un texte lu par la voix off de la comédienne Océanne Court sortant d’un vieux transistor autour de la consolation incitent à la réflexion, au deuil et au recueillement. Ils peuvent susciter l’empathie, voire faire naître une improbable prise de conscience, lente et profonde, à laquelle nulle image choc ne peut prétendre. Mais l’orchestration de ces mondes flottants, incertains, au fil d’un parcours erratique entre plusieurs salles et sur deux étages manque peut-être d’une certaine contextualisation critique et historique.

Mémoires multiples

L’exposition « Explosion of memories » se concentre ainsi sur le village de Gibellina qui irradie  une puissante mélancolie et une insondable tristesse. Transformé sur place en « land art » (une forme d’installation jouant du caractère indissociable entre œuvre artistique et cadre naturel) avec la ville-musée du Grande Cretto, un cimetière de maisons et de souvenirs, le site ne semble attirer aujourd’hui ni le tourisme culturel ni celui de la désolation (ou « Dark tourism »). Cette forme controversée de tourisme qui consiste à organiser la visite payante de lieux associés à la mort, à la souffrance ou à des catastrophes.

Mais ce lieu est l’un des plus étudié et commenté par les historiens, ethnographes, architectes, sociologues et critiques d’art notamment. C’est ici un véritable défi de ramener des images d’où il ne se passe rien et de parvenir à faire en sorte qu’il se produise quelque chose, en dehors de toute spectacularisation.

Le Grande Cretto (« grande craquelure » ou « grand deuil »), a été réalisée par l’artiste italien Alberto Burri (1915-1995) dans les années 80 pour rendre hommage à Gibellina, ce bourg agricole dévasté par le tremblement de terre. Cette œuvre monumentale de plus 300 mètres de côté marque par ses blocs en béton séparés par des venelles d’où jaillissent des herbes folles. L’ensemble a l’aspect d’une immense maquette stylisée « à plat » du village disparu. Les gravats et ruines ont été compactés sous le ciment blanc, la teinte du deuil. La promenade dans ce labyrinthe de monolithes provoque un sentiment d’oppression au cœur d’un lieu vide.

Maya Bösch explique : « Cette œuvre met au cœur de ce paysage sicilien et sur l’emplacement de l’ancienne ville une gigantesque chape faite de blocs de béton avec tranchées et ruelles, qui témoignent du dessin original de l’ancienne cité. Il fallait alors sensibiliser une communauté minée par une douzaine d’années de vies en baraquements. Avec les artistes convoqués par la municipalité la catastrophe devait se trouver au cœur de la nouvelle ville. Pour que la tragédie et son souvenir mémoriel croit toujours les temps présents. » Mais les habitant-e-s ont-ils envie de se confronter au quotidien continument à un « espace de mémoire » et une cité musée ? Rien n’est moins sûr.

Résistance intérieure

Au gré de l’exposition, on voit les images vidéo doucement mouvantes du « Grande Cretto ». Quasi solarisées, d’une blancheur éclatante, elles sont projetées sur trois immenses écrans rectangulaires. Ils rappellent les immenses dalles de béton du monument. Elles devaient êtres  accompagnées initialement par des voix chuchotant le dramaticule « Cette fois » (1974) de Samuel Beckett que l’on a rapproché de son monodrame arpentant des voix autrefois vivantes et désormais mortes, « La Dernière bande » Si le texte n’a finalement pas été retenu dans la dramaturgie de l’exposition, son esprit demeure au coeur de l’installation.

Soit un travail sur ce « flot ininterrompu de mots et de larmes », dont témoigne l’écrivain, sur le murmure, le soliloque. « Comment transformer les larmes en lutte l’émotion en force de résistance la mémoire en respiration », entend-on. Des interrogations qui résonnent avec l’oeuvre théâtrale de Maya Bösch qui a monté Les Suppliantes ou Les Exilées d’Eschyle sur fond d’électo technoïde et de choralités féminine en résonance notamment avec les traversées des mers, exils forcés et fuites éperdues des « migrants-e-s ».

Chez la figure ou voix intitulée « le Souvenant », le dialogue extérieur n’est plus, et d’ailleurs à qui s’adresser ? A qui d’autre qu’à soi ? Dire pour arriver au bout des mots, au silence pour Beckett. Or ces mots n’en finissent plus de finir car la mort, bien que souhaitée, est toujours crainte et repoussée. Toute l’installation “Explosion of Memories” semble peu ou prou s’inspirer de cette forme de monologue adressé à soi avec trois voix, dont la voix A évoque une ruine où le vieil homme ou Souvenant alors enfant, s’était dissimulé pour lire contre l’avis parental.

Naître de la terre et y revenir

Un sens comme le toucher est convoqué à travers le «laboratoire ou atelier de terre», qui voit des formes, sculptures, et masques surgir de l’argile. De petits blocs argileux sont baignés en permanence de larmes gouttant d’un dispositif lumineux placé en surplomb. Une voix de femme sortie d’une grande bibliothèque recueillant les créations d’argile de l’atelier suggère que l’humain créée sans cesse des raisons de vivre et qu’un jour une vie débouche sur une porte scellée, dont il n’aura jamais la clé.  Une consolation est une raison de vivre, d’oublier, de s’oublier, de placer du temps devant soi.

Doucement, avec un champ de profondeur immense, la voix d’Océane Court parle d’une nécessité de consolation. Une consolation qui « illumine » une faible lumière comme celle vacillant par instants dans cet atelier terre, un point blanc à fixer dans l’obscurité. Le suicide ne serait-il pas alors la fin des tourments, de la souffrance avec ce « sentiment de décollement de la réalité » ? Suicidé par la société autant que par soi-même, comme cette femme qui dans le film (mettant en scène un père et ses trois filles) projeté dans une autre salle choisit la mort volontaire, ne pouvant se résoudre à la vie nouvelle dans la cité voulue idéale de Gibellina Nuova.

Aux yeux de l’artiste d’origine zurichoise Maya Bösch, c’est aussi « un lieu d’artisanat qui signifie la genèse du théâtre même. Le fait de se salir les mains, de se confronter à la matière, de sculpter dramaturgies et formes diverses. Et, pourquoi ne pas créer un lieu de résilience alliant réparation et pensée ? Il y a ce jeu de gouttes d’eau tombant sur les tables de sculptures disposées dans un agencement rappelant l’agora grecque. Puis parallèlement susciter un cercle communautaire, intime, familial. Cette idée rejoint les gouttes d’eau qui peuvent évoquer les conflits générés pour la possession du précieux liquide plus que son partage. On n’oubliera pas la dimension médicale, au détour de ce qui peut aussi figurer des plaies encore et toujours ouvertes et que l’on doit soigner. » Ou comment se soigner en allant vers la  disparition et la mort, comme le suggère le texte qui s’infiltre en voix off dans la pièce d’exposition.

Film-monde intérieur

Quand l’humain ne trouve pas cet espace pour exister, il tombe dans le vide, fait le vide. Où est le village d’antan ? Ainsi on découvre le moyen métrage Riss/Fêlure/Crepa à quatre spectateurs, munis d’un casque et visionnant depuis un canapé en cuir fatigué, une table basse à la marocaine recueillant orange et café comme dans un petit cinéma studio au cœur de la « Sicile carrefour de la Méditerranée », selon Maya Bösch. Cette fiction dit beaucoup du désarroi né de l’ancienne et de la nouvelle ville de Gibellina. Entre les deux, un chauffeur de taxi (incarné par le comédien suisse Jean-Quentin Châtelin) erre sans but depuis que sa compagne s’est suicidée, ne s’habituant pas à la vie dans le nouveau bourg construit.

Vingt-cinq ans après la tragédie du séisme, les trois filles de l’homme au taxi font retour à la terre natale et subissent des explosions ou flash mémoriels. Elles se perdent, circonspectes et souvent silencieuses le plus souvent, dans l’appartement qui aurait dû les accueillir et découvrent d’antiques photo. Le père, inquiet et fébrile, arpente le Grande Cretto. Un film qui module une atmosphère brumeuse, douloureuse et tranquille à la foi, tout en favorisant les retours sur ses arrières-paysages à soi.

Paysages tragiques

Prises au lever et au coucher du soleil, depuis la mer et ouvrant un horizon, les photographies topographiques de Christian Lutz autour de la Nuova Gibellina émergent de cadres éclairés dans la pénombre fuligineuse. « Ces instantanés rendent compte de la cité tel un mirage, un effet d’optique. Endroit certes bien réel, mais qui joue comme métaphore du passage du diurne au nocturne. La question est ici comme ailleurs dans l’exposition : Comment intégrer le spectateur dans les différents mediums ?  Afin de la faire voyager et s’ouvrir à sa propre errance. »

Témoignant d’une désolation permanente, ces images se confondent parfois avec le brouillard, l’évanescence et la tentation de la disparition. Des compositions qui rejoignent l’esprit des auteurs ayant innervé le travail multimédia avec en tête, Italo Calvino, Vittorini, Gramsci et Pasolini, ce « communiste hérétique » qui s’éveilla à travers les luttes des ouvriers agricoles du Frioul. « L’installation propose des espaces sensoriels subtils où le spectateur peut, comme au théâtre, participer de manière perceptive à un jeu avec les seuils, les interstices ou espaces intermédiaires peuplés de présences fantomatiques. C’est un espace de passages, qui fait arriver à une tombe nimbée d’une certaine sacralité avec cette lumière rouge placée au-dessus d’un tas de charbon pouvant rappeler  le cimetière. Le charbon étouffe un cri comme le fait, à sa manière, la chape en béton de l’artiste Alberto Burri, tout en voulant témoigner d’une culture de l’indifférence sourde aux tragédies », détaille Maya Bösch. On y écoute un texte signé Gramsci paru le 11 février 1917 dans Citta futura et affirmant que « l’indifférence est le poids mort de l’histoire. » On se souvient aussi de Pasolini devant la tombe de Gramsci et écrivant son poème, Les Cendres de Gramsci questionnant le fragile équilibre entre passion et idéologie.

Reconstruction problématique en Sicile

La réalité historique montre à l’envi que les meilleures intentions de reconstruction avec l’aide d’artistes peuvent parfois laisser un goût d’amertume et un sentiment d’abandon et d’incomplétude. Maire de Gibellina et futur sénateur communiste, Ludovico Corrao décide, au lendemain du séisme, de faire appel à des architectes et des artistes célèbres pour planifier la reconstruction de la Gibellina Nuova, la nouvelle Gibellina, dont il voulait faire un immense musée en plein air.

Plusieurs artistes, dont Pietro Consagra, Franco Purini et Mimmo Paladino, ont ainsi contribué à la « décoration » et la scénographie de cette ville nouvelle, sise à dix-huit kilomètres des ruines de la cité détruite. Elle est fichée au milieu de nulle part, sur des terrains dont certaines sources avancent qu’ils ont été acquis à prix conséquent auprès de la mafia. Le résultat peut laisser perplexe et divise profondément : une ville dénuée d’âme, grise, traversée d’allées rectilignes, scandée de sculptures monumentales, où les gens ne se déplaceraient qu’en voiture. Les 3000 habitants de Gibellina Nuova finiront-t-ils par se l’approprier ?

Pour l’ethnographe Anna Juan Cantavella, « la question se trouve dans le fait qu’une architecture critique et véritablement inquiète des formes d’habiter et des personnes qui l’habitent (comme le prétendait le projet de Gibellina) passe nécessairement par une position plus proche de la vie réelle des êtres humains qui devront en profiter ou en souffrir ; une proposition qui exclut la prétention de l’architecte à être un genre de démiurge tout puissant et omniscient : celui-ci doit faire preuve de suffisamment d’humilité et de courage pour se laisser influencer par les espaces sur lesquels il intervient. » C’est le cas, selon d’autres modalités, pour le caractère humble du projet pluridisciplinaire, « Explosion of Memories ».

« Explosion of Memories ». Jusqu’au 3 décembre, ma-di 12-18h, espaces du Commun et du CPG, 28 rue des Bains, Genève, entrée libre. Photos et documents sur : www.ciesturmfrei.ch