Face au réchauffement climatique, les peuples réclament justice

Environnement• Emblématique, l’histoire de Saul Luciano Lliuya, paysan péruvien qui réclame réparation à RWE, géant allemand de l’énergie, témoigne d’un mouvement grandissant qui appuie la notion de justice climatique (par Marie-Noëlle Bertrand, paru dans L’Humanité).

Son histoire a fait le tour des journaux et sites d’information en ligne. Il faut dire qu’elle est emblématique. Lui, Saul Luciano Lliuya, paysan péruvien d’une trentaine d’années, père de deux enfants, qui attaque l’énergéticien allemand RWE, un géant du secteur, pour son implication dans la fonte des glaciers andins. Et qui gagne, une première bataille du moins: le droit d’être entendu par la justice.

Plus qu’une anecdote, une prouesse, qui témoigne d’un mouvement citoyen grandissant visant à faire exister concrètement la notion jusqu’alors politique de justice climatique. Pierre angulaire des négociations qui se jouent sous l’égide de l’ONU, celle-ci est, depuis près de vingt-cinq ans, une affaire qui se discute entre Etats. La multiplication récente des recours engagés par des individus devant les tribunaux pour exiger que soient établies les responsabilités dans le phénomène de réchauffement global atteste qu’elle est devenue une exigence populaire. Et urgente.

Des risques d’inondation
Les images qui circulent le montrent campé au bord d’un lac – sans doute le lac Palcacocha, à proximité duquel il vit avec sa famille. Derrière lui, un glacier. On imagine qu’il s’agit de celui dont il dénonce la fonte, avec force, et non sans y mettre les moyens: en 2015, Saul Luciano Lliuya, paysan péruvien, engageait une action devant le tribunal d’Essen, en Allemagne. Son objectif: obtenir réparation de la part de RWE, l’un des plus gros émetteurs de gaz à effet de serre mondiaux, qu’il estime impliqué dans les bouleversements climatiques devenus sa réalité. «Tous les jours, je vois fondre les glaciers et les lacs de montage s’agrandir», expliquait-il alors, racontant les risques d’inondation auxquels il doit faire face, tout comme les 120’000 habitants de Huaraz, la ville où il habite. «Les entreprises (qui contribuent au changement climatique) doivent prendre leurs responsabilités».

Après trois années de procédure et un premier rejet de sa requête,Saul Luciano Lliuya a connu, jeudi 30 novembre, une première victoire: la cour d’appel de Hamm a accepté d’examiner sa demande. Au-delà du symbole, son cas témoigne d’un mouvement qui grandit pour exiger la mise en œuvre d’une justice climatique. Comment définir la notion? Par l’idée que si l’accélération du réchauffement globale est, en majeure partie, le fruit de l’activité humaine, toute l’humanité n’est pas responsable à parts égales. Les pays dits du Nord, dont le développement s’appuie depuis la révolution industrielle sur le charbon, le gaz et le pétrole, ont été reconnus par l’ONU «responsables historiques» des bouleversements climatiques. Les pays dits du Sud, les plus pauvres, dont le développement se fait encore attendre, sont pour leur part les premiers à subir les effets du réchauffement (sécheresse, tempêtes, inondations ou fonte des glaces…), auquel leur déficit d’infrastructures les rend en outre particulièrement vulnérables.

Un déséquilibre entre Nord et Sud
Ce déséquilibre est, depuis vingt-cinq ans, au cœur des négociations climatiques engagée sous l’égide l’ONU, et dont la COP21 aura été une étape remarquée: le Sud réclame réparation au Nord, sommé de faire plus d’efforts en termes de réduction de gaz à effet de serre, mais aussi de contribuer économiquement à la mise en œuvre de dispositifs d’adaptation au changement climatique (construction de digues, transformations des systèmes agricoles etc…). L’exigence grandit avec d’autant plus d’acuité que l’impact du réchauffement sur la stabilité des pays qui le subissent devient indiscutable.

Une chose change, cependant, depuis quelques années: longtemps réservée aux débats politiques, la notion de justice climatique s’est popularisée, au point de devenir une bataille citoyenne menée là où sa dénomination même devait la conduire: devant les tribunaux. En 2015, le gouvernement néerlandais se voyait ainsi condamné à réduire, d’ici à 2020, les émissions de gaz à effet de serre du pays de 25%, suite à une action en justice menée par 900 citoyens et soutenue par l’association Urgenda. Deux ans plus tard, Sarah Thomson, une étudiante néo-zélandaise, attaquait son gouvernement devant la Haute cour de justice, l’accusant de ne pas s’être fixé d’objectifs suffisamment ambitieux en termes de réduction de gaz à effet de serre.

Les Etats ne sont pas les seuls ciblés, ni la justice la seule interpellée. En septembre 2013, une coalition d’ONG et de citoyens philippins, survivants des violents typhons qui frappent le pays, déposaient ainsi un recours auprès de la commission des droits de l’homme (CDH) des Philippines: ils demandaient aux autorités de lancer une investigation visant les principales industries pétrolières et cimentières du monde, afin d’établir leur part de responsabilités.
De fait, les recours judiciaires ne sont plus exceptionnels. En mai dernier, un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement recensait des actions dans 25 pays (dont l’Union européenne). Soit 884 cas au total, dont 654 rien qu’aux Etats-Unis.

Le système capitaliste visé
Il faut dire que là-bas, l’idée part de loin: dès les années quatre-vingt, le pays a vu grandir un mouvement pour la justice environnementale, intimement lié à celui pour la justice sociale, et dont les défenseurs de la justice climatique sont aujourd’hui les héritiers directs. Mal-logement, discriminations raciales ou pollutions: «Toutes les injustices sont connectées», estimait ainsi en novembre Cindy Wiesner coordinatrice nationale de Grassroots Global Justice Alliance, répondant aux questions du magazine en ligne Reporterre. Et d’accuser, plus encore que les Etats eux-mêmes, tout un système: «Le système économique capitaliste, la xénophobie, le patriarcat sont autant de causes qui détruisent la vie des gens.»

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