«La lutte contre le réchauffement est un facteur de paix évident»

Interview• Si les bouleversements climatiques sont un amplificateur de conflits, impulser de vraies politiques d’adaptation est à l’inverse un moyen de les juguler, estime Valéry Laramée de Tannenberg, essayiste et rédacteur en chef du «Journal de l’environnement», qui vient de sortir «Le Changement climatique, menace pour la démocratie»? (Propos recueillis par Marie-Noëlle Bertrand, paru dans L’Humanité).

Dans quelle mesure le changement climatique risque-t-il de bouleverser les gouvernances?
Valéry Laramée de Tannenberg Ce n’est malheureusement plus un risque: il fait déjà sentir ses conséquences tout au long d’une langue de feu qui s’étend de l’Amérique centrale à la Chine occidentale, en passant par le Maghreb, le Sahel et le Moyen-Orient. De grands pays comme le Maroc, l’Algérie ou l’Égypte rencontrent le même type de problèmes: plus de chaleur et des régimes de précipitations bouleversés. Beaucoup, singulièrement ceux du Sahel, sont par ailleurs très dépendants de l’extérieur pour leur approvisionnement alimentaire. Cette situation s’aggrave, avec des conséquences sur la stabilité politique des Etats. N’oublions pas que les printemps arabes ont, pour une part, débuté pour des questions alimentaires et que la guerre civile en Syrie a démarré après plusieurs années de sécheresse qui ont bouleversé l’agriculture du pays…

Sait-on distinguer, dans ces crises, ce qui relève du climat de ce qui relève des responsabilités politiques?
Le réchauffement n’est pas un déclencheur de conflits ou de crises, c’en est un amplificateur et un accélérateur. En Syrie, la situation a été très mal gérée à l’époque par le gouvernement, qui a autorisé les propriétaires terriens à licencier leurs métayers. Cela a jeté sur la route plus d’un million de personnes… Au Mali ou au Niger, la diminution de la surface de terres arables combinée à une croissance démographique importante pousse les jeunes gens sans ressources à se tourner vers les trafics d’armes ou de drogue. Parfois même, vers Boko Haram. Les gouvernements sont pris dans un cercle vicieux dont ils n’arrivent plus à sortir. Les militaires, d’ailleurs, ont depuis longtemps identifié les conséquences géostratégiques du changement climatique.

Ils s’y sont d’abord intéressés pour des raisons logistiques…
Pas uniquement. Les stratèges anglo-saxons ont, certes, très vite compris que la montée du niveau de la mer ou la récurrence des tempêtes allait, par exemple, perturber leurs activités marines. Mais ils ont également compris que le réchauffement allait amplifier les crises existantes et que les armées du Nord seraient amenées à intervenir plus souvent. Pierre de Villiers, quand il était chef des armées françaises, ne disait pas autre chose…

Les démocraties du Nord sont-elles à l’abri d’être bouleversées?
Evidemment non. L’arrivée de réfugiés provoque des crises politiques majeures. L’Allemagne, en manque de main-d’œuvre, a ouvert ses portes à 900’000 personnes, et certains pays scandinaves ont suivi. Mais tous les autres ont fermé les leurs. En Hongrie, en Roumanie, les séismes politiques ont failli être tragiques. Qu’en sera-t-il si des dizaines de millions de réfugiés se retrouvent sur la rive sud de l’Europe pour fuir le manque d’eau, de terres arables ou la guerre?

Cette arrivée de réfugiés est-elle inéluctable?
Non, mais pour la juguler, il est nécessaire de mettre en place des politiques de développement et d’adaptation considérables, ce que l’on ne fait toujours pas, au contraire. Il n’en va pas uniquement de Donald Trump, qui a coupé presque tous les crédits de son département d’Etat. C’est également vrai pour l’Europe et plus singulièrement pour la France: dans le discours, on défend la nécessité de mener des politiques ambitieuses d’aide au développement. Mais, d’un autre côté, les crédits publics fondent comme neige au soleil.

Est-ce naïf de dire que la lutte contre le réchauffement est un facteur de paix incontournable?
Elle en fait partie. De même que le changement climatique est un facteur de guerre, stabiliser des dizaines de millions de personnes sur leur territoire, leur permettre de produire leur nourriture et de développer leur économie sont un facteur de paix évident.

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