«Le pouvoir mène une campagne contre le HDP»

Turquie• Universitaire et politologue turc, ancien vice-président de l’université Panthéon-Sorbonne, Ahmet Insel revient sur la répression en Turquie et le procès contre Figen Yüksekdag et Selahattin Demirtas, coprésidents du Parti démocratique des peuples (HDP) (Propos recueillis par Pierre Barbancey, paru dans L’Humanité).

Comment faut-il comprendre les procès actuellement en cours en Turquie?
Ahmet Insel Ces procès visent à intimider toute opposition, toute contestation du pouvoir établi et, surtout, sont tournés contre les dirigeants du Parti démocratique des peuples (HDP). Il s’agit d’empêcher la force d’opposition la plus active de faire son travail. Les procès contre Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag s’inscrivent dans la volonté de bâillonner ce parti dans son opposition au pouvoir et ses revendications démocratiques. Il n’y a pas que les députés. Des centaines de cadres du parti ont été arrêtés et près des trois quarts des maires élus de cette formation ont été suspendus, voire interpellés, et des administrateurs nommés à leur place. C’est une vaste campagne contre le HDP que le pouvoir mène depuis longtemps. Et qui s’est accélérée à la faveur du coup d’État manqué de juillet 2016.

Qu’est-ce que cela signifie au regard de la question kurde? Erdogan essaie-t-il de figer les choses pour obtenir un affrontement direct et violent?
Depuis qu’il a perdu la majorité parlementaire aux élections de juin 2015, Tayyip Erdogan accuse le HDP. Il a récupéré cette majorité en organisant de nouvelles élections six mois après, mais au prix d’une violence extrême. C’est à ce moment-là que les affrontements ont repris entre les forces de sécurité et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Il y a eu beaucoup d’attentats, notamment de l’«État islamique», à la frontière avec Kobané, à Suruc, puis à Ankara, où se tenait une manifestation pour la paix. Le gouvernement a choisi la répression du mouvement kurde légal en l’accusant d’être lié au PKK, ce dernier étant considéré comme organisation terroriste. Du coup, les accusations portent sur l’appartenance à une organisation terroriste ou l’apologie d’une organisation terroriste. Depuis juin 2015 et encore plus depuis juillet 2016, s’est constituée autour de Tayyip Erdogan une nouvelle alliance islamo-nationaliste. Des franges ultranationalistes laïques se sont agglomérées à lui pour combattre les revendications kurdes et, surtout, pour contrer la perspective de création de structures politiques kurdes en Syrie et s’opposer au référendum d’indépendance en Irak du Nord. Donc, le HDP est dans la ligne de mire de cette alliance entre islamo-conservateurs et ultranationalistes laïques.

D’autant que les positions du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate et kémaliste), officiellement opposant à Erdogan, ne sont pas très claires…
Il y a à l’intérieur du CHP des tendances très démocrates et d’autres très nationalistes. Du coup, la direction du parti est tétanisée par ces tendances contradictoires et sa position sur cette question est toujours ambivalente. Il est significatif que, quelques mois avant le coup d’État, au mois de mai 2016, le gouvernement a pris l’initiative de suspendre l’immunité des parlementaires contre lesquels il y avait une ouverture d’enquête. Ce qui nécessitait un amendement constitutionnel. Le CHP l’a voté au Parlement, ce qui a évité l’organisation d’un référendum. C’est à cause de ce vote qu’aujourd’hui les onze députés HDP (plus un CHP) sont en prison.

N’est-ce pas un horizon bien sombre pour la Turquie?
L’horizon est sombre. Nous sommes dans une situation de chaos. Le pouvoir est dans la fuite en avant permanente. De tous les côtés, des remises en cause de la légitimité du pouvoir apparaissent. Il y a par exemple un procès à New York contre des anciens ministres (notamment l’ex-ministre de l’économie Zafer Caglayan, accusé par un homme d’affaires d’avoir reçu des millions de pots-de-vin pour faciliter un trafic illicite d’or avec l’Iran, ndlr) impliqués dans des affaires de corruption et blanchis par la volonté d’Erdogan. Le gouvernement est dans une position de répression tous azimuts. On arrête des députés, des syndicalistes, des journalistes, des militants des droits de l’homme. On en libère quelques-uns mais on en arrête beaucoup plus tout de suite après… Dans le même temps, ce gouvernement a engagé un bras de fer avec les États-Unis et avec l’Union européenne. Au niveau international, c’est un échec extraordinaire. Tout cela crée une instabilité politique extrêmement forte qui a des conséquences économiques avec la dépréciation de la livre turque. Ce qui provoque des chocs dans la société. Plus les choses s’aggravent, plus le gouvernement aggrave la répression.

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