La vase en écho à l’enlisement des certitudes

Théâtre• Source d’aspiration physique et d’inspiration poétique, la vase se réinvente en lien avec des identités instables au gré du spectacle «La Vase», un théâtre laboratoire, grave et loufoque, qui utilise deux tonnes d’argile et d’eau.

Un décor qui garde la trace des Ateliers de travail à construire (Amàco) de Villefontaine (Isère),dont les scientifiques ont offert des pistes foisonnantes à «La Vase». (photo: Jean-Pierre Estournet).

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Après des spectacles inspirés par des matériaux (le métal, le tas, le bois d’un buffet soumis à destruction, mais aussi le sable), ce sont des matières molles et l’informe qui sont abordés dans le spectacle «La Vase» par le tandem à l’origine de plusieurs créations de la Compagnie La Belle Meunière, Pierre Meunier et Marguerite Bordat.

A découvrir à la Comédie de Genève, cette plongée dans une concrétude visqueuse et fuyante entre en écho avec les pertes d’appuis et l’enlisement des certitudes actuels. Sur scène, le burlesque est autant une trajectoire balistique de survie qu’une allégorie de la condition humaine. Cette dernière est aux prises avec un monde qui la dépasse et l’engloutit, comme chez Lloyd ou Keaton. En témoigne le corps de Thomas Mardell, immergé dans la vase ou glissant sur elle. Il ne cesse de chuter et d’essayer de se tenir debout dans un quasi surplace entêtant et éprouvant.

Serait-il possible de trouver, de manière allusive, en lisière des marais d’engloutissement de l’ultralibéralisme et de l’indifférence, des nouvelles manières d’être actif et résistant au monde, comme expérimentées par le mouvement Nuit debout au printemps 2016? Ou des solidarités alternatives nourrissantes comme en développent l’association du Lieu autogéré du Bassin Minier à Liévin, rencontrée par l’équipe artistique de la création?

Formes et informe
Au plateau, entre des bâches plastiques, c’est une expérience qui perd tout contrôle, à travers un quintet, notamment de scientifiques. Deux interprètes produisent des empreintes de boue, comme la coupe en souche d’un cerveau débouchant sur une ironique allusion aux E.T. de la comédie de science-fiction signée Tim Burton, «Mars Attacks!». On y croise une artiste circassienne et comédienne exceptionnelle, Jeanne Mordjoy. Enfantine et inquiète, elle décline des présences rampantes, serpentines, animales façon lombric enjoué. Enveloppée de boue, elle encastre sa tête dans un sceau plastique, rappelant les « Sculptures Minute » du plasticien allemand Erwin Wurm. Plus loin, sa médusante danse archaïque en forme de rêverie active découvre un corps toujours enduit de vase, psalmodiant l’étrangeté d’un chant du fond de l’être et des temps rappelant le souffle de «May B», chorégraphie de Maguy Marin pour danseurs recouverts d’argile en hommage à l’univers de Samuel Beckett.

La création est l’exact pendant de la première oeuvre scénique signée Pierre Meunier, metteur en scène et comédien français le plus rêveur et vif de sa génération, «L’Homme de plein vent» (1996). Une songerie autour de la pesanteur contre laquelle deux hommes luttent à mains nues, comme autant de réalités gravitaires et économiques entravant tout élan vers l’ailleurs et les possibles. Au détour d’un tableau scénique, le comédien Frédéric Kunze se crée un masque d’argile liquide, sorte de gangue paysage d’où surgit une créature de conte fantastique ou horrifique. Soit une image infinie non stabilisée, ductile, coulante. Et Pierre Meunier de rappeler l’intuition de Platon pour qui la boue « n’est que la forme la plus délurée du devenir, incapable de fixer la moindre image qui soit fidèle à l’Être.»

De la viscosité dans l’affirmation d’une vérité et de l’ébranlement de toute hiérarchie en cette matière, la boue, vécue comme profondément égalitaire. Comme chez Beckett, la boue est aussi source de jubilation et de plaisir. Voyez  cette figure de Bacchus immergée dans le limon de la piscine ou cuve de vase devenue jacuzzi et glissant quelques vers d’un poème sur les notes de trompettes de «The Big Turtle from the China Sea» de Györg Ligeti  : «sa maison marécageuse… sur les terres…  Qu’importe la mort partout menaçante».

Une invitation à penser et voir autrement
Guidé par la pensée de Saint Augustin sur l’informe, peut-être l’œuvre de Beckett et son rapport étroit avec la boue ainsi que des expérimentions laborantines qui tournent au burlesque tragique et littéralement vaseux, le spectacle est une invite singulière à penser et voir autrement. «C’est comme tous nos travaux qui partent d’expériences sensibles, directes, organiques. Nous nous sommes d’abord immergés en Baie de Somme au cœur de la vase marine en y découvrant une puissante intensité d’éprouvé au plus profond de l’être. Mais aussi de traversée d’une matière molle, qui génère nombre de visions au plan de l’imaginaire et de la pensée, un combustible à questionnements. Une matière enrobante jamais univoque, qui échappe littéralement à toute assignation», explique Pierre Meunier.

La boue et l’ébranlement des vies
Profondément liée au Bassin Minier français qui l’a vue naître et ses paysages physiques et sociaux, humains aspirés dans le limon d’une improbable reconversion après la fermeture des industries et mines, «La Vase» invite de manière indirecte à un questionnement fécond. Comment se réapproprier une autonomie, une indépendance, une capacité à agir, à déborder, à s’épuiser à travers la matière la plus inapte d’assises et de stabilité qui soit, la boue?

Sur le plateau, Pierre Meunier invite à une expérience des fluides comme relais d’une interrogation identitaire. Il remplit un récipient translucide d’eau. Qu’il trouble en y versant du« bleu d’altérité » puis de limon. Sans message politique voulu explicite, on peut lire dans ce moment un écho poétique à une part de l’histoire de la région nordiste. Comme le rappelle Jean-François Caron, le Maire (EELV) de Loos-en-Gohelle, dans des propos recueillis par l’équipe artistique du spectacle, nous sommes « dans un territoire où l’immense majorité des gens sont venus pour le charbon, de Pologne, Hongrie, Belgique, Italie, du Maghreb, de Tchéquie… on a 29 nationalités. » Pour lui, le parti lepéniste est devenu ici une  réponse crédible, même si c’est « un leurre », aux yeux de l’électorat ouvrier (aux vies et passés notamment communistes et cégétéistes) laminé par l’absence de toute perspective. Et se coulant avec armes et bagages dans le camp frontiste.

C’est l’une des dimensions à la fois concrète et métaphorique de la boue qui conduit Marguerite Bordat et Pierre Meunier à s’interroger en marge de leur création: «La population du bassin minier a peut-être vécu avant l’heure le désarroi et l’impuissance qui sont en train de gagner des pans entiers de la société. Le récit de ce qu’ils ont traversé, leur combat contre l’abattement, la panique ou la rage, l’évolution de leur conception du monde face à une réalité brutale, tout cela peut aujourd’hui résonner très fortement dans le contexte d’ébranlement généralisé que nous connaissons».

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«La Vase». La Comédie, Genève. Jusqu’au 9 nov. Rens: www.comedie.ch. Tournée française jusqu’en mai 2018. Rens.: www.labellemeuniere.fr

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