Yannick Buttet ou l’art de l’esquive

La chronique féministe• Il fallait être d’une naïveté incommensurable pour imaginer un seul instant, après l’affaire Weinstein, celles récemment révélées parmi des politiciens britanniques, français, et ailleurs, que chez «y’en a pas comme nous», en Suisse, sous la Coupole, il n’y avait pas de cas de harcèlement sexuel. Il y a fort à parier que Yannick Buttet est l’arbre qui cache la forêt

Il fallait être d’une naïveté incommensurable pour imaginer un seul instant, après l’affaire Weinstein, celles récemment révélées parmi des politiciens britanniques, français, comme dans le Mouvement des Jeunes Socialistes, et ailleurs, que chez «y’en a pas comme nous», en Suisse, sous la Coupole, il n’y avait pas de cas de harcèlement sexuel.

Certes, il y a l’affaire Tariq Ramadan, dont le comportement de prédateur aurait eu lieu pendant vingt ans à Genève, entre 1980 et 2000. Dans la foulée, on apprenait que d’autres profs avaient eu des relations sexuelles avec des élèves, dans le même collège, puis dans d’autres bâtiments, et même à l’école primaire. Des faits rapportés par d’anciennes élèves ou par Martine Brunschwig-Graf, qui avait dû sévir du temps où elle dirigeait le DIP.

Toujours à Genève, on apprend par le journal Le Courrier que le harcèlement sexuel sévirait aussi à l’Université, notamment parmi le rectorat, que des doctorantes finissaient par renoncer à leurs travaux pour échapper à leur prédateur de directeur de thèse. L’une d’elles a dénoncé le cas, mais elle n’a pas été prise au sérieux. Pire, le professeur a été nommé doyen et a d’abord eu la charge du… service de l’égalité, notamment chargé des plaintes pour harcèlement sexuel! On croit rêver. Mais c’est la réalité, une réalité nauséabonde, qui se fait toujours aux dépens des femmes.

Alors, je le réaffirme ici haut et fort, le harcèlement sexuel touche TOUS les milieux, de TOUS les pays, sur TOUS les continents. Les entreprises, petites et grandes, les services de l’Etat, l’école, l’Université, l’hôpital, les médias, même la famille, l’humanitaire, les églises, des lieux où l’on devrait se sentir à l’abri. Il est donc évident, que le harcèlement sexuel touche également le monde politique. Dans l’émission Mise au point du dimanche 3 décembre, Alain Rebetez avouait, avec une franchise désarmante, qu’en quinze ans de travail journalistique à Berne, il n’avait jamais assisté à une scène de harcèlement. Il doit être aveugle, ou jouer aux trois «singes sages», ce n’est pas possible autrement, lui qui aime asticoter les politicien-ne-s et les pousser dans leurs derniers retranchements. A moins qu’il ne considère les remarques sexistes et lourdingues comme normales…

Voici donc l’affaire Yannick Buttet. Mercredi 29 novembre, Le Temps révélait que le PDC valaisan était visé par une plainte pénale en Valais, après avoir été interpellé, dans la nuit du 18 au 19 novembre, dans le jardin d’une femme avec laquelle il avait entretenu une liaison extraconjugale de 18 mois. A la suite de quoi plusieurs élues, dont Céline Amaudruz, et journalistes évoquaient également un comportement inapproprié du conseiller national à Berne. Ce dernier a été suspendu, jeudi 30 novembre au matin, de la vice-présidence du Parti démocrate-chrétien suisse.

Consternation au PDC, qui a déjà dû se coltiner, il y a une année, l’enfant extraconjugal de Christophe Darbellay. Consternation sous la Coupole, cris d’orfraie, condamnations d’un comportement inadmissible. Non sans hypocrisie chez certain-e-s, comme s’il s’agissait d’un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Excepté Rebetez, tout le monde devait être au courant des gestes déplacés de Buttet, surtout quand il a un verre dans le nez, puisqu’il y a eu des témoins qui se sont interposés. Deux affaires bien gênantes pour un parti qui défend la famille, «lieu de transmission des valeurs», la vertu et tutti quanti.

Comme souvent dans ce genre d’histoires, le mâle prédateur minimise: «Je suis peut-être un gros lourd, mais pas un harceleur», a-t-il déclaré vendredi 1er décembre. Que dire de ses sollicitations envers son ex-maîtresse, par sms, e-mail ou téléphone… jusqu’à 50 fois dans la même journée! Et de ses nombreux gestes déplacés, dénoncés par plusieurs femmes parlementaires?

Il y a fort à parier que Yannick Buttet est l’arbre qui cache la forêt. Tous les présidents de partis se sont crus obligés de dénoncer «ces comportements inadmissibles». Mais combien de harceleurs se cachent-ils dans les différents partis? A quand les prochaines révélations, maintenant qu’on semble sorti de l’omerta? Car comme partout, certains considèrent les femmes comme des proies… Cela dit, je ne le plains pas, sa carrière politique est probablement fichue et c’est tant mieux pour les femmes. Ceux que je plains, c’est son épouse et ses deux enfants.

Des femmes parlent des «gros lourds de l’UDC». Il faudrait faire savoir à ces messieurs que des plaisanteries lourdingues contre les femmes sont déjà du harcèlement, les remettre à leur place, avec l’aide des députés corrects. Pourquoi les femmes devraient-elles subir quotidiennement des plaisanteries sexistes sans rien dire? Imaginons la situation inverse, les hommes supporteraient-ils longtemps des plaisanteries réitérées sur leur bide, leur bite, leurs fesses, leurs yeux, leur bouche, leur barbe, leurs poils, leur démarche, leur tenue?

Le sexisme sous la Coupole commence bien en avant ces «dérapages», dans la sous-représentation des femmes: 2 femmes sur 7 au Conseil fédéral, 32% au National, 15% aux Etats. Et sur les listes des différents partis, où l’UDC, parti des «gros lourds», est lanterne rouge (moins de 20% de femmes, alors qu’il y a presque l’égalité au PS et chez les Verts). Le monde politique a en effet été conçu par les hommes pour les hommes. Il faut que ça change, que les femmes y soient réellement intégrées, que les règles soient les mêmes pour tous et toutes. Comme le relève l’éditorial du Temps du 30 novembre, il n’est pas normal qu’aujourd’hui, au Parlement fédéral, «des femmes n’aillent pas à des séances de commission parce qu’il y a un collègue collant qui ne peut pas s’empêcher de les tripoter. C’est une atteinte à l’intégrité physique et psychologique d’une personne, mais aussi une atteinte au fonctionnement normal de la démocratie.»

Que peut-on faire? Présentement, il faut créer une cellule de soutien contre le harcèlement, où les élues seraient reçues, entendues et prises au sérieux. Mais pour que les mentalités changent, il faudrait une loi imposant la parité. Ainsi, les cas de harcèlement diminueraient ou disparaîtraient.

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