Une épopée burlesque au Théâtre du Loup

Théâtre • Une compagnie contemporaine interroge à Genève les codes du vaudeville et de la comédie de mœurs chers à Eugène Labiche pour les injecter dans les désarrois contemporains et l’Absurde. Tragiquement drôle.

«La Cagnotte» de Labiche allie tout à la fois rigueur de jeu et délire avec un regard d’entomologiste sur la condition humaine et le naufrage de la communauté de destins. (©Dorothée Thébert Filliger)

Par Christophe Vuffelin

En arrivant de plain-pied sur la scène, le spectateur découvre un canapé borne de style Napoléon III en forme de sculpture totémique surplombé d’un immense lustre en cristal. Des éléments autour desquels le public peut déambuler tant «le théâtre ne peut se penser uniquement dans la frontalité, mais dans son côté tridimensionnel autour d’un objet commun sur lequel la troupe est assise», détaille le metteur en scène Christian Geoffrey Schlittler, qui s’intéresse depuis longtemps à l’historiographie théâtrale, aux classiques et leurs formes à émanciper pour les distiller, les diffracter au présent d’un théâtre performatif comme en train de se faire.

Burlesque révélateur
Ainsi, les scotchs amovibles, les lignes à la craie qui déterminent l’architecture des espaces, là où débutent et coexistent des pièces potentielles multiples. Tout s’échafaude à partir de la dépression de l’une des performeuses, Michèle. L’opus est ainsi une manière fragmentaire, atomisée d’interroger chaque moment d’une création théâtrale où les situations, décors, intrigues n’existent que par des acteurs souvent en désaccord.

Pour La Cagnotte, révélée et mise en doutes et pièces par le tandem Christian Geoffrey Schlittler et Clémentine Colpin à la mise en scène, la critique sociale que contient le théâtre de Labiche l’a fait comparer à un Molière dans son habileté à se confronter à la comédie de mœurs et de caractère. «Nous explorons une théâtralité qui dit à la fois la tragédie et la comédie par une outrance de jeu. Et rendant compte d’états intérieurs, émotifs s’exprimant au-delà des mots. Il s’agit d’une création à l’intérieur des formes théâtrales agitées par La Cagnotte qui sont redéployées», explique Geoffroy Schlittler.

D’où un hilarant épisode de répétition d’une scène théâtrale par Aurélien Patouillard en robe à fleurs négligée. Un merveilleux hommage en forme de slow-burn au théâtre amateur et populaire ainsi qu’au burlesque d’un Tati ou de Groucho Marx. «Lorsque l’on a fait du théâtre, la direction d’acteurs repose souvent sur des malentendus et quiproquos. Le metteur en scène dirige ici avec maladresse et n’est jamais écouté au fil d’une somme d’incompréhensions multiformes et réciproques. Or certains metteurs en scène ont ce penchant discutable à créer le consensus en recourant à des effets et méthodes qui fonctionnent.»

La Cagnotte (1864), l’un des plus grands succès de Labiche, fut érigée au rang d’épique burlesque par Zola qui écrit: «Il n’y a pas dans l’œuvre un souffle, un rire large qui part, comme dans La Cagnotte, d’un premier acte solide et complet en lui-même, et qui grandit à mesure que les épisodes se succèdent logiquement, un à un, formant une sorte d’épopée burlesque.»

De la comédie-vaudeville originelle en 5 actes, il reste, dans la mise en scène, le groupe d’amis montant à Paris et métamorphosé en une compagnie théâtrale contemporaine déconstruisant et reconstruisant un vaudeville en répétitions. Pas une ligne reconnaissable du texte de Labiche, mais toute une réflexion sur le genre propre au vaudeville. Mais néanmoins tout l’esprit surréaliste de son auteur plane sur les errances existentielles qui se succèdent au plateau.

Alliant rigueur de jeu et délire, le spectacle révèle Labiche à l’égal d’un Tchekhov. Soit un fin entomologiste de la condition humaine et du naufrage d’une communauté de destins. On y pointe en Labiche un précurseur du théâtre de l’absurde, celui Adamov ou de Ionesco posant que «le comique étant l’intuition de l’absurde, il me semble plus désespérant que le tragique. Le comique est tragique, et la tragédie de l’homme dérisoire».

Un dialogue ironico-amer
Par intermittence, on entend le Crying in the Chapel, gospel de Mahalia Jackson chanté par Presley et puisé à la bande-son de Cry, chorégraphie de Marco Berrettini réunissant notamment Anne Delahaye et Michèle Gurtner (à l’initiative de ce projet théâtral) pour interroger les larmes «aussi porteuses d’énergies qui engendrent du mouvement», selon le chorégraphe.

On retrouve les deux performeuses au détour d’un dialogue ironico-amer. L’une campe une comédienne tenant un rôle secondaire dans un boulevard de théâtre privé parisien dépassant les 300 représentations. L’autre circule en Suisse romande dans l’univers contemporain mêlant les disciplines et à force de précarité cumulée et de déconvenues se voit à la tête d’un sordide Bed and Breakfeast oublié.

La Cagnotte, Théâtre du Loup, Genève. Jusqu’au 23 décembre