La Belle Epoque vue par Toulouse-Lautrec

Exposition• A travers les affiches de Toulouse-Lautrec et les œuvres de deux de ses contemporains, la Fondation Gianadda restitue l’esprit «fin de siècle» parisien, avec ses élans vers le monde moderne, ses plaisirs mais aussi les misères physiques et sociales de la «Belle Epoque».

L’essentiel de l’œuvre graphique de Toulouse Lautrec est liée au monde interlope des cabarets. (photo: Gianadda)

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A la fin du 19e siècle, les progrès de la lithographie en couleurs permettent de passer de banals travaux de commande à de véritables œuvres d’art. L’affiche acquiert ses lettres de noblesse. Passionné par toutes les formes de la modernité, Henri de Toulouse-Lautrec s’empare de ce nouveau média. Il y fait figurer automobiles et bicyclettes. Il s’intéresse aussi à la photographie. Ce sont là quelques-unes des quelque 90 estampes et affiches qui composent l’exposition, issue d’une collection privée européenne. Elle recouvre la quasi-totalité de la production lithographique de l’artiste entre 1891 et 1899.

Cabarets, cafés-concerts et maisons closes
Mais l’essentiel de son œuvre graphique est liée au monde interlope des cabarets, cafés-concerts (Moulin Rouge, Folies Bergère) et maisons closes, lieux essentiels de cette vie nocturne parisienne que l’artiste fréquente assidûment. L’infirme, le «nabot», trouve une véritable chaleur humaine au milieu de ces danseuses, chanteuses et prostituées, à la fois objets des désirs mâles et rejetées par la société bien pensante. Lorsqu’on voit sur ses affiches de jeunes prostituées sous le regard lubrique de vieillards bedonnants, on se demande de quel côté est l’obscénité…

C’est ainsi que Toulouse-Lautrec a immortalisé ces grandes figures de la vie nocturne (qui mourront souvent dans la déchéance et la misère) que furent Jane Avril, «étrange petite fleur de canaillerie», Yvette Guilbert, La Goulue, Valentin le Désossé qui devait son surnom à ses talents de contorsionniste, ou encore le chanteur de cabaret Aristide Bruant. Il en a fait des portraits caricaturaux mais non dépréciatifs. Et surtout il a rendu, comme nul autre, l’atmosphère de ces hauts-lieux de la vie nocturne, avec leur musique de french cancan, le froufrou des robes relevées de leurs danseuses, leurs fumées, leurs verres de champagne ou d’absinthe, la sueur des corps, la fièvre des désirs montants.

Le fossé entre riches et pauvres révélé
Sans que Toulouse-Lautrec ait jamais été politiquement un révolutionnaire, il révèle le fossé entre riches et pauvres, entre bourgeois et aristocrates s’encanaillant d’une part, femmes soumises à leurs besoins sexuels d’autre part. D’où aussi la série émouvante de lithographies intitulée Elles. On y voit des prostituées dans leur intimité, sans mâles, les traits fatigués par les longues nuits de «travail» et l’alcool.

Pas de jugement moral chez l’artiste, au contraire une profonde empathie envers ces êtres dont la déchéance physique et morale correspondait si bien à son propre sentiment d’infériorité corporelle. L’œuvre de Toulouse-Lautrec se fait parfois encore plus noire, avec des affiches comme Le Pendu ou Au pied de l’échafaud, destinées à illustrer des romans-feuilletons. Mais la plupart du temps, la misère intérieure des êtres est camouflée par l’ivresse d’une joie factice.

Il est difficile de parler de son art, tant celui-ci paraît évident: sûreté du trait, personnages volontiers entourés d’un bord noir qui en marque les formes, absence de tout élément superflu, économie dans le choix des couleurs, où ressort souvent la chevelure rousse de ses modèles, extraordinaire sens de la mise en page, fonds en ombres chinoises, capacité à rendre le mouvement et l’atmosphère.

Deux expositions subsidiaires
Deux expositions subsidiaires complètent la présentation des œuvres de Toulouse-Lautrec. La première réunit un bel ensemble d’affiches et estampes réalisées par ses contemporains: Mucha et ses motifs floraux si emblématiques de l’Art Nouveau, Steinlen, Vallotton, Bonnard…

La seconde est constituée d’une riche collection de photographies de Gaspard-Félix Tournachon, plus connu sous le pseudonyme de Nadar (1820-1910). Sur un fond uni et sombre, il a réalisé d’extraordinaires portraits de quasi toutes les célébrités de son temps, qui est aussi celui de Toulouse-Lautrec, exceptionnellement représenté en pied. Ce sont la personnalité, l’âme de Baudelaire, Victor Hugo, Courbet, Zola et bien d’autres qui apparaissent dans ces photographies devenues à juste titre si célèbres.

A travers ces trois expositions, la Fondation Gianadda réussit à restituer l’esprit «fin de siècle» parisien, avec ses élans vers le monde moderne, ses plaisirs mais aussi les misères physiques et sociales de cette soi-disant «Belle Epoque».

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«Toulouse-Lautrec à la Belle Epoque – French cancans», Martigny, Fondation Gianadda, jusqu’au 10 juin 2018.

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