Le réel et ses doubles entre incertitudes et exils

Photographie • A Genève, le photographe Bruno Serralongue présente les démarches documentaires d’anciens étudiants de la HEAD, qui nous emmènent de la «Jungle» de Calais aux environs d’un centre de «déradicalisation».

Elisa Larvego a photographié des bénévoles volontaires auprès des migrants à Calais. (photo: Elisa Larvego)

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L’exposition collective «Littéralement et dans tous les sens», regroupant cinq photographes ayant étudié à la haute Ecole d’art et de design (HEAD) et à découvrir au Centre genevois de la Photographie, s’inspire dans son titre, voire dans son esprit, d’une lettre de Rimbaud à sa maman, celle-ci souhaitant des éclaircissements sur la signification de son recueil de poèmes Une Saison en enfer. L’écrivain suggère ainsi la part invisible contenue dans le réel. Et le devoir du poète de faire apparaître ce que nous ne voyons pas, bien que nous l’ayons potentiellement sous les yeux, même dans la plus triviale apparence.

Bruno Serralongue, lui, se réfère à un écrit du photographe et essayiste français Philippe Dubois sur l’une des fonctions de l’image photographique qui serait de poser «devant nous, quelque chose qu’on peut accepter (ou refuser), non pas comme trace de quelque chose qui a été, mais pour ce qu’il est, ou plus exactement pour ce qu’il montre qu’il est: un “monde possible”, ni plus ni moins, qui existe parallèlement au “monde actuel”».

L’évidence filtrée par la personnalité des artistes

Aux yeux de Serralongue, «l’exposition est basée sur le fait que la photographie est simultanément quelque chose de clair, littéral et d’opaque. Qu’elle soit documentaire ou autre, elle développe un rapport au réel qui est souvent de l’ordre de l’évidence. Mais ce dernier est filtré par la personnalité des artistes et photographes, rendant cette apparente clarté singulièrement étrange, voire troublée.

C’est ainsi la réunion de ces cinq approches imagées proches de la photographie plasticienne à dimension documentaire, leurs échos réciproques, qui nous fait peut-être percevoir une part d’invisible, peu perceptible dans le réel confronté ici, notamment à la réapparition massive des frontières et autres murs de séparation.»

A des degrés divers, les photographes présentés documentent l’environnement dans lequel les vies se dessinent et interagissent avec le paysage architectural ou naturel. Ils proposent ainsi une lecture critique qui dépasse une forme d’objectivité descriptive: mais ils ne la doublent pas d’une réflexion sur des communautés humaines ou des lieux. Ces derniers gardent parfois une dimension d’interdit et peuvent se révéler problématiques à traduire en images sur un mode autre qu’allusif et indirect.

Une série «fuyant tout misérabilisme»
Pour «Chemin des dunes» (petit bout de route perdu à l’est  de Calais),un titre qui appelle les vacances, mais recouvre une réalité dramatique, celle des migrants dans la «Jungle» de Calais, la Genevoise Elisa Larvego a saisi de juillet à octobre 2016 des portraits, notamment de bénévoles œuvrant aux côtés des migrants. Un sujet photographique peu abordé par les médias. Il s’en dégage une image positive, apaisée, qui contraste notamment avec l’actualité tragique des migrants à Calais. Leur camp démantelé, ils sont aujourd’hui pourchassés et harcelés par la gendarmerie. Le Secours catholique dénonce ainsi un désastre humanitaire et sanitaire ainsi que les sévices infligés indignes d’un respect minimum dû à la dignité humaine et les « atteintes graves et répétées aux droits et libertés » des migrants.

Au long de cette série ouvrant l’exposition et «fuyant tout misérabilisme» selon son auteure, le regard découvre une Française, Marianne, jouant aux cartes avec Aladin, deux prénoms emblématiques d’une politique d’accueil menée par l’association Auberge des migrants assurant l’éducation, les activités de loisirs, la nourriture, le suivi médical, le nettoyage des zones autrefois investies par les exilés contraints et forcés. Ils sont souvent anglo-saxons, partis quelques jours et restés plusieurs mois.

Pour mémoire, la « Jungle » était un camp pour migrants entouré d’une clôture métallique et équipé d’eau courante et de lumière. Plus de 6’000 réfugiés y vivaient. Les uns attendaient que l’Etat français leur accorde le droit d’asile, les autres – la majorité – cherchaient à rejoindre l’Angleterre.

Un centre inaccessible
Pour «Fragilité et obsolescence», Samuel Lecocq mêle installation photographique et paysages filmés dans les alentours d’un premier «Centre de déradicalisation», ouvert en France sur seulement une année (de 2016 à 2017). En septembre 2016, le gouvernement avait, à titre expérimental, décidé d’ouvrir, à Beaumont-en-Veron (Indre-et-Loire) un premier centre de prévention, d’insertion et de citoyenneté avec pour objectif de «préparer, proposer et dispenser une offre et un programme pédagogique utiles à la réinsertion de jeunes radicalisés en voie de marginalisation».

Conçu pour accueillir 25 pensionnaires, sur la base du volontariat, le centre n’en a en réalité accueilli que 9. Aucun de ces jeunes n’a suivi le programme jusqu’à son terme. Depuis février dernier, la structure n’accueille plus aucun pensionnaire. «Malgré la compétence, la détermination et l’investissement des personnels du centre, qui ont démontré leur savoir-faire pour assurer une prise en charge pluridisciplinaire des bénéficiaires, l’expérience ne s’est pas révélée concluante. L’expérimentation d’un centre d’accueil ouvert, fonctionnant sur la base du volontariat, a montré ses limites», relève un communiqué du Ministère de l’Intérieur français.

A en croire le texte lu par une voix féminine en anglais dans sa vidéo, l’accès à ce Centre est interdit. Lecocq filme donc les environs de ce lieu, aujourd’hui quasi déserté, depuis la Loire, long fleuve tranquille et dépeint comme peu profond, tout en méditant sur les conditions de prise de vues, la mauvaise insertion de la pellicule dans l’appareil et le fait qu’il n’y avait rien à enregistrer ni à voir. A travers une vidéo, voici une manière à la fois déroutante et flottante de tourner autour de l’impossibilité de réaliser une investigation et un travail photographique.

Sur fond blanc, pareils à une série d’indices et de portraits en creux de leurs artisans, une radio  rudimentaire bricolée en bois, une brosse à dents prolongée par une lame de cutter. Autant de fabrications illicites, défensives ou offensives, de bien-être ou de fuite confisquées et réalisées par des détenus  au sein de lieux carcéraux helvétiques. Due à Mélanie Veuillet, la réalisation «Objets désobéissants» s’inscrit dans le sillage des travaux d’inventaires et de listages d’objets révélateurs d’une identité en creux effectués par la photographe new-yorkaise Taryn Simon, archiviste des temps présents.

Christophe Pequiot

«Littéralement et dans tous les sens». Centre de la Photographie. Genève, Jusqu’au 11 février 2018.Avec les séries photographiques de Elisa Larvego, Christelle Jornod, Mélanie Veuillet, Samuel Lecocq et Florent Meng.