La «liberté» d’importuner?!

La chronique féministe • Je me suis pincée jusqu’au sang, tant mon cerveau refusait d’entendre ce que mes oreilles lui transmettaient. Voilà qu’un «collectif» réagit contre #balancetonporc en défendant... «la liberté d’importuner». Et il ne s’agit pas d’un groupe d’hommes, comme les «343 salauds» en 2013 qui, pour «emmerder les féministes», réclamaient le droit «à leur pute», copiant le manifeste pro-avortement des «343 salopes» publié en 1971 par Le Nouvel Observateur. Non, ce ne sont pas des hommes, qui font plutôt profil bas en ce moment, mais un collectif de FEMMES!

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Je me suis pincée jusqu’au sang, tant mon cerveau refusait d’entendre ce que mes oreilles lui transmettaient. Voilà qu’un «collectif» réagit contre #balancetonporc en défendant… «la liberté d’importuner». Et il ne s’agit pas d’un groupe d’hommes, comme les «343 salauds» en 2013 qui, pour «emmerder les féministes», réclamaient le droit «à leur pute», copiant le manifeste pro-avortement des «343 salopes» publié en 1971 par Le Nouvel Observateur. Non, ce ne sont pas des hommes, qui font plutôt profil bas en ce moment, mais un collectif de FEMMES!

Cent femmes, dont Catherine Deneuve, publient une tribune dans Le Monde du 9 janvier, à laquelle adhèrent également la journaliste Elisabeth Lévy, qui a créé le journal en ligne Causeur, l’animatrice radio Brigitte Lahaie, l’auteure et psychanalyste Sarah Chiche, l’écrivaine Catherine Millet, Catherine Robbe-Grillet, comédienne et auteure, la journaliste Peggy Sastre… Une tribune intitulée «Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle.» Elles dénoncent, à la suite de l’affaire Weinstein, un sursaut de puritanisme. Elles ne se reconnaissent pas dans le féminisme actuel et revendiquent le droit de «ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit.» Elles refusent de «s’enfermer dans le rôle de la proie.» Et accusent les réseaux sociaux d’avoir permis «une campagne de délations», d’être une «justice expéditive» qui ferait des victimes.

A la connaissance des médias, aucun homme n’a pour l’instant été accusé à tort de harcèlement sexuel. #Balancetonporc ne donne pas de nom, mais permet à des milliers de femmes qui, jusqu’à présent, ont souffert en silence d’actes déplacés, humiliants ou criminels, de les dénoncer et d’attirer enfin l’attention sur ce fléau.

Mais il y a pire encore que cette tribune. Mercredi 10 janvier, sur le plateau de BFMTV, Brigitte Lahaie prétend qu’on peut jouir lors d’un viol!! Là, je tombe de ma chaise. Si un homme avait dit ça, j’aurais pensé qu’il prend ses rêves pour des réalités ou que, imbu de sa virilité, il imagine que les femmes sont à sa disposition, et je l’aurais intérieurement traité de connard. Mais de la part d’une femme! Comment peut-on dire ça, sur un plateau de télévision, de surcroît, que regardent des millions de téléspectateurs et téléspectatrices? C’est faire outrage à toutes les victimes de viol, dont on mesure, reportage après témoignage, à quel point une telle épreuve est traumatisante et met gravement et durablement en danger leur sexualité et les relations qu’elles peuvent (ou ne peuvent pas) établir avec un partenaire. C’est les violer une deuxième fois, c’est nier leur souffrance, c’est banaliser ce crime.

Je vais essayer de clarifier les choses. Les femmes subissent depuis des millénaires le harcèlement sexuel, les violences, le viol, dont le viol conjugal, qui n’a été reconnu comme tel que récemment, à la fin du 20e siècle. Auparavant, le mari pouvait imposer une relation sexuelle sans l’accord de son épouse, invoquant «le devoir conjugal». On peut imaginer le nombre de femmes qui ont subi cette violence, sans avoir le droit de se plaindre.

Du Moyen Âge au 18e siècle, les paysans représentaient entre 90 et 80% de la population. Les femmes, là aussi, devaient subir le harcèlement et les violences. Après le mariage, les femmes allaient habiter chez leur mari, dans la ferme de sa famille. Elles étaient alors sous la coupe de leur belle-mère et de nombreux témoignages parlent de viols répétés de la part du beau-père. Puis s’ouvrirent les usines. Là encore, les femmes étaient les victimes des petits chefs, qui leur frôlaient les fesses et les seins, pendant qu’elles avaient les mains occupées. Si elles s’insurgeaient, elles étaient renvoyées. C’est encore souvent le cas aujourd’hui. Dans tous les lieux de travail, il existe des cas de harcèlement et de viol. Malgré les lois, malgré l’évolution de la société, ces attitudes, relevant du «droit de cuissage», perdurent, les femmes qui les dénoncent sont généralement lâchées par leurs collègues, hommes et femmes. Dans 90% des cas, elles sont déplacées ou renvoyées; si elles portent plainte (seules 10% des femmes le font), les hommes ne sont reconnus coupables et punis que dans 1% des cas. La société continue d’être machiste, du bas au sommet de la hiérarchie et dans tous les milieux.

L’affaire DSK n’a pas suffi, il a fallu l’affaire Weinstein pour qu’enfin, des femmes, des milliers de femmes, se sentent autorisées à exprimer leur souffrance, à dénoncer des faits, à indiquer la position, toujours de pouvoir, du harceleur. Je me suis réjouie de cette parole libérée: il y aura un avant et un après Weinstein.

Alors, se voulant à contre-courant, cette tribune me donne la nausée. Comment peut-on, à ce point, mépriser la souffrance de millions de femmes? Le quotidien harassant des jeunes filles et jeunes femmes, qui subissent les sifflets, les remarques grossières des hommes dans la rue et dans les transports publics? En outre, elles confondent tout. «Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle.» La liberté sexuelle, oui, mille fois oui. C’est un des grands acquis de Mai 68, même si beaucoup d’hommes, à l’époque, pensaient que les femmes «libérées» étaient à leur disposition. Certains craignent que la drague ne soit plus possible si on lutte contre le harcèlement. Mais quel est le vécu de ces gens? Sont-ils incapables de différencier la séduction, moment agréable d’échanges entre deux partenaires, du harcèlement qui, lui, est imposé? Ces gens ne perçoivent-ils pas, dans les yeux et les gestes de l’autre, le plaisir ou la gêne? Sont-ils des analphabètes en relations humaines?

Jouer aux jeux de la séduction, faire l’amour, c’est le plus beau cadeau que la nature nous a offert. Imposer son désir à une personne qui n’en veut pas, c’est un crime. Aucune personne, aussi libérée soit-elle, ne doit tolérer d’être «importunée».

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