Les tortionnaires de Coronda sur le banc des accusés

Argentine • Un procès emblématique lancé par une association d’anciens prisonniers politiques contre le système pénitentiaire de la dictature militaire a débuté récemment (Par Sergio Ferrari).

1153 prisonniers politiques seraient passés par la prison de Coronda de 1974 à 1979 (photo: Jose Cettour).

Par Sergio Ferrari

Les faits remontent aux années 1976-1979. La scène de ces crimes contre l’humanité: la prison de Coronda, située dans la province argentine de Santa Fe. Le procès qui a débuté mi-décembre et qui pourrait durer jusqu’au milieu de l’année 2018 permettra d’auditionner une centaine de témoins (également plaignants). Les accusés, Adolfo Kushidonchi et Juan Ángel Domínguez, dirigeaient cette prison, au moment des faits, en tant que commandants de la gendarmerie, une force de sécurité de nature militaire. Le troisième inculpé, le commandant de gendarmerie Octavio Zirone, est décédé en 2014.

L’aspect particulier et nouveau de ce procès – ouvert plus de 40 ans après les faits – est de compter comme partie accusatrice l’association civile El Periscopio (Le Périscope) représentant les prisonniers politiques1 incarcérés à Coronda durant la dernière dictature, explique Luis Larpin, l’un des promoteurs de la cause. «La tenue même de ce procès est déjà en soi une victoire de la mémoire collective. Durant longtemps, nous doutions de sa concrétisation. Ses antécédents remontent à 1984, lorsque surgirent les premières déclarations de certains ex-détenus, dénonçant le régime de terreur quotidien qu’ils avaient subi», rappelle Larpin.

«Redéfinir le concept de torture»
Durant la longue course qui aboutit aujourd’hui, les obstacles en tous genres n’ont pas manqué: bureaucratiques, pour retarder dans le temps les démarches judiciaires, légaux, pour tenter de réduire la responsabilité des accusés en utilisant l’argument selon lequel ceux-ci exécutaient les ordres donnés dans le cadre d’une chaîne verticale de commandement, ou des prétextes formels, alléguant le caractère diffus des preuves. «Notre accusation est claire et directe, elle a un visage humain. Elle est formulée contre les responsables du régime carcéral de torture quotidienne qu’ont subi les prisonniers politiques et qui a causé la mort dans cette prison de Coronda des camarades Juan Carlos Voisard, Raúl Manuel San Martín et Luis Alberto Hormaeche», souligne Larpin.

Vingt-trois heures de réclusion par jour, aucun type de lecture et d’occupation permis, l’activité physique ou le travail dans les cellules totalement pénalisés, l’isolement absolu des prisonniers de Coronda par rapport au monde extérieur pendant quasiment un an – de mars 1976 à février 1977, des soins médicaux et dentaires déplorables, le mépris grotesque des gardes, des menaces systématiques de toutes sortes, les châtiments corporels comme norme, des fouilles régulières vexatoires, des règles punitives totalement arbitraires entraînant la perte du droit aux visites ou à la récréation… «Sans oublier le transfert de prisonniers dans des commissariats et des tribunaux pour y être torturés: le cas le plus emblématique étant le transfert et l’exécution de notre camarade Daniel Gorosito, fusillé à Rosario». Le récit d’Alfredo Vivono, actuel président de l’association civile El Periscopio, représente à peine, comme lui-même le souligne, «une brève radiographie illustrant ce régime carcéral inhumain auquel nous n’avons pu survivre que par la résistance collective, l’unité et la solidarité inconditionnelle».

Une partie de ce quotidien répressif, mais aussi résistant, a été évoquée en 2003 dans le livre Del otro lado de la mirilla. Olvidos y Memorias de ex Presos Políticos de Coronda. Ces récits, écrits anonymement par une septantaine d’ex-prisonniers, ont aussi constitué la base d’une œuvre théâtrale participative et de témoignage. L’association civile El Periscopio a été créée pour assurer la rédaction et la diffusion du livre. Elle a impulsé des centaines d’interventions et activités publiques et est maintenant plaignante collective dans ce qui est déjà dénommé le «Jugement de Coronda». «Un changement de rôle pour notre association, qui est passée de la sensibilisation publique à la démarche juridique pour obtenir le châtiment des responsables», souligne Alfredo Vivono.

A un moment, poursuit-il, «comme collectif d’anciens prisonniers, nous avions une idée erronée de ce que signifiait la torture. Je me souviens que, lors de présentations publiques de notre livre, nous racontions par exemple que nous restions attachés, aveuglés et dénudés et qu’ensuite nous étions torturés…». Les avocats qui nous conseillaient nous ont corrigés radicalement: les lois et les traités internationaux considèrent le fait d’être attaché, aveuglé, mis au secret, maltraité, vexé et menacé comme constituant déjà des formes de torture. Ils nous ont aussi expliqué que ces conditions inhumaines n’ont pas seulement été constatées dans les centres clandestins illégaux de détention où sont passés des milliers de prisonniers disparus2, mais également dans les prisons «légalisées», dont celle de Coronda.

La justice réparatrice, essence démocratique
Coronda est l’unique établissement carcéral à cette époque dirigé par la gendarmerie et non par le personnel des institutions pénitentiaires, rappelle Augusto Saro, autre ancien prisonnier politique et promoteur actif du livre Del otro lado de la mirilla. «Un élément supplémentaire prouvant que notre prison a été transformée, comme partie d’un plan froidement élaboré par les militaires, en laboratoire d’essai pour les méthodes les plus diverses de destruction physique, psychique et morale de la personne». D’où la valeur essentielle du procès en cours. «Arriver à cette instance de jugement quarante ans après le déroulement des faits démontre clairement la décision de la société civile argentine de ne pas cesser de chercher la vérité».

Et Saro de placer ce procès dans le contexte politique complexe que vit actuellement l’Argentine. «Nous vivons un moment où le pouvoir politique et les médias de communication hégémoniques tentent de persuader l’opinion publique de la nécessité de ne plus regarder vers le passé, de refermer l’étape horrible de la dictature militaire (1976-1983)». Une attitude qui se traduit, par exemple, «par des pressions sur quelques magistrats qui continuent à mener, de manière exemplaire, des enquêtes sur des crimes contre l’humanité». «Les promoteurs du Jugement de Coronda sont convaincus qu’il est impossible de construire une société réellement démocratique sans parvenir à une juste condamnation de tous les responsables du génocide perpétré par la dictature civico-militaire», souligne encore Saro.

«Pour ceux qui ne sont plus»
Ceux qui participeront comme témoins dans les prochains mois «sont mus par des idéaux de justice véritable et définitive. C’est-à-dire un exercice curatif, de guérison, non seulement pour nous qui étions prisonniers à Coronda. Mais aussi pour nos familles qui ont elles aussi subi des vexations systématiques», affirme Guillermo Martini, l’un des premiers à témoigner en décembre dernier. «Nous pensons aussi à tous les prisonniers qui ont souffert dans tous les centres de détention, légaux ou clandestins, durant cette étape horrible dans la vie institutionnelle de notre pays», souligne-t-il.

Il y avait notamment «le Gringo Voisard, dirigeant syndical d’un petit village, avec sa casquette penchée et son rire franc, le Palito Gorosito, avec ses convictions non-négociables et sa grande humilité, le Negro Hormaeche, militant syndical et musicien, ou Raúl San Martín, ouvrier métallurgiste, que les geôliers laissèrent mourir d’une méningite aigue». Ce souvenir, cet hommage, ne peut se limiter à des noms individuels, insiste Martini. «A nos côtés, il y aura nos frères et nos parents qui ne sont plus vivants, et les milliers de camarades, hommes et femmes, qui se sont engagés en faveur d’une patrie libre et juste, inclusive, et qui ont perdu leur vie ou leur liberté dans cette tentative de la concrétiser… Notre engagement pour la mémoire, la vérité et la justice est dédié à leur mémoire», conclut-il.

Traduction de l’espagnol: Hans-Peter Renk
Sergio Ferrari, journaliste, et José Cettour, photographe, sont des anciens prisonniers politiques de la prison de Coronda et membres de l’association civile El Periscopio.

1 On estime que 1’153 prisonniers politiques ont passé à Coronda, de 1974 à 1979, date de sa fermeture comme centre de détention pour des prisonniers pour causes politiques, syndicales et étudiantes.
2 Des organismes de défense des droits humains estiment à 30.000 le nombre des prisonniers-disparus. Selon différentes sources, le nombre des prisonniers politiques reconnus oscille autour de 10’000. Il y eut par ailleurs des dizaines de milliers d’exilés à l’extérieur et à l’intérieur de l’Argentine.

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