Un vent de contestation sociale et culturelle souffle sur le Maghreb

Afrique • Au Maroc, en Algérie, en Tunisie, les mouvements de protestation sociale se multiplient ces dernières semaines et s’articulent autour de revendications démocratiques et culturelles (par Rosa Moussaoui, paru dans L’Humanité).

Une manifestation en l’honneur de Chokri Belaïd, politicien et avocat tunisien, assassiné en 2013 à la sortie de son domicile. (DR)

Article initialement paru dans l’Humanité

Du Rif, dont aucun déchaînement répressif, depuis un an, ne semble pouvoir éteindre la révolte, jusqu’à Sidi Bouzid où, sept ans après la révolution tunisienne, la soif de justice sociale reste brûlante, tout le Maghreb, ces dernières semaines, est en ébullition. La fronde s’exprime sur le terrain social bien sûr, mais elle se manifeste aussi dans les champs culturel et politique, témoignant de l’abîme qui n’en finit plus de se creuser entre des sociétés jeunes, dynamiques, en pleine mutation et des dirigeants usés, sans projet, au règne entaché par la corruption, de plus en plus soumis aux forces de l’argent.

Après le cycle ouvert en 2011 par les soulèvements populaires en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, avec la déconfiture des nationalismes arabes et l’échec des expériences islamistes, les sociétés du Maghreb semblent chercher à tâtons un nouveau chemin. «En 2011, la question politique était centrale, avec des revendications démocratiques et l’exigence de changements de régime. Ces espoirs ont été déçus, même en Tunisie, où des éléments de l’ancien régime ont été réintégrés dans les sphères du pouvoir. Aujourd’hui c’est plutôt la question sociale qui nourrit les protestations, avec des revendications liées au développement, à la répartition des richesses, aux services publics, à l’emploi», constate Khadija Ryadi, de la Coordination maghrébine pour la défense des droits humains.

Une génération sacrifiée, sans perspective d’avenir…
Depuis 2008, la crise économique a eu pour effet de creuser les inégalités sociales et régionales et de dégrader sérieusement la situation sur le front de l’emploi. Tendance aggravée par les politiques d’austérité budgétaire, de réduction de l’emploi public et de privatisation conduites sur injonction directe ou indirecte des institutions financières internationales, Fonds monétaire international (FMI) en tête. À court et moyen terme, pas d’embellie en vue de ce côté. En Algérie, où l’économie de rente est plombée depuis 2014 par la chute des cours des hydrocarbures (95 % des recettes d’exportation), le Fonds de régulation des recettes, qui gérait depuis 2000 les excédents budgétaires, est à sec et les réserves de change fondent comme neige au soleil. La croissance devrait connaître cette année un léger rebond, à 3,6%, contre 2,2% en 2017, ce qui reste toutefois très insuffisant pour répondre à des demandes sociales pressantes. Même scénario de croissance apathique en 2018 pour le Maroc, qui espère atteindre des 4%, et la Tunisie, qui table sur 2,7%. On est loin de l’euphorie économique des années 2000 où les dirigeants marocains et algériens rêvaient à haute voix «d’émergence», où le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn, louait aux côtés du dictateur Ben Ali le «miracle tunisien»…

Le mirage dissipé laisse place au tableau d’une génération sacrifiée, sans perspective d’avenir, privée de l’échappatoire offert autrefois par l’émigration. De quoi nourrir la colère des plus jeunes, qui s’organisent, d’Al Hoceïma à Ouargla ou Kasserine, en coordinations de diplômés chômeurs exigeant des investissements ou des créations d’emplois publics pour répondre à des besoins sociaux insatisfaits. «Le dénominateur commun de ces mouvements sociaux, c’est qu’ils restent à distance des partis politiques, des syndicats. Ils expriment des demandes réformistes, immédiates, concrètes et très localisées, sans horizon politique. Ils font émerger leurs propres porte-parole, étrangers à la scène sociale traditionnelle, avec une tentation de la violence verbale et même physique. Ils naissent souvent dans les régions périphériques, délaissées et portent des revendications liées au développement, aux infrastructures, à l’emploi, mais aussi à l’écologie», analyse Messaoud Rom-dhani, président du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES).

11’000 manifestations en 2017 en Tunisie
Disséminés, sans coordination, sans véritable interconnexion autre que celle offerte par les réseaux sociaux sur Internet, ces mouvements n’en irriguent pas moins les sociétés du Maghreb par leur réalité massive. En Tunisie, en 2017, le FTDES a recensé 11’000 manifestations sociales, deux fois plus que l’année précédente. Ces éruptions peuvent-elles trouver une cohérence politique? «J’ai peur de ces insurrections spontanées, sans feuille de route, qui peuvent déboucher sur le pire. La colère n’est pas toujours féconde, elle peut être destructrice, met en garde l’écrivain Yasmina Khadra. Mais ce sont des sociétés merveilleuses, inventives, qui ont donné de grands poètes, de grands philosophes. Il faut cesser de voir ces sociétés comme immatures. On leur impose un carcan, une camisole. Elles sont empêchées de s’émanciper. Au Maghreb, les dirigeants n’ont jamais regardé du côté du peuple. Ils ne se soucient que de leur nombril et de leur enrichissement.»

Des régimes sourds aux aspirations de la jeunesse
Ces mouvements sont en effet le symptôme d’une fracture sociale, mais aussi d’une fracture politique profonde, aggravée par le verrouillage de régimes sourds aux aspirations de la jeunesse et prompt à choisir l’option répressive. «La jeunesse, au Maghreb, est privée d’espace d’expression, elle est majoritaire mais marginalisée et censurée. C’est la raison pour laquelle nous sommes de plus en plus nombreux à choisir le terrain culturel pour nous exprimer», témoigne le chanteur algérien Sadek Democratoz. Le régime y voit-il un danger? Au mois de décembre, les manifestations pour la généralisation de tamazight, la langue berbère, ont donné lieu à de violents heurts entre étudiants et forces de police. Mais le gouvernement est parvenu, au moins temporairement, à conjurer le spectre d’un nouveau printemps culturel, en consacrant Yennayer, le Nouvel An berbère, journée chômée et payée dès le 12 janvier 2018. Il faut dire que l’effroyable bilan du printemps noir en Kabylie, en 2001 (126 morts), reste encore dans toutes les têtes…

Au Maroc aussi, la monarchie balance, face aux mouvements sociaux, entre mise en scène d’un «dialogue», stratégie de clientélisation et répression. Les activistes du Hirak, le mouvement de protestation du Rif, payent cher le prix du durcissement du régime: ils sont plus de 400 derrière les barreaux. Quant à la Tunisie, la dernière vague de protestations sociales a donné lieu à plus de 800 arrestations, comme aux sales temps de la dictature. Ces saillies répressives échouent pourtant à (ré)installer un climat de peur. Le chantage au chaos brandi par les dirigeants marocains, algériens et tunisiens prompts à mettre en garde contre les scénarios syrien et libyen n’est plus opérant.

«Nous quittons la parenthèse ouverte par les printemps arabes et leur récupération par les islamistes. Avec la défaite de Daech, les sociétés se sentent libérées de cette menace, en droit de reprendre des luttes auxquelles elles n’avaient pas renoncé mais dont elles craignaient l’usurpation», résume l’Algérien Yacine Teguia, secrétaire général du Mouvement démocratique et social (MDS), un parti progressiste aux orientations laïques. En fait, les sociétés du Maghreb, dans ce nouveau cycle de contestations sociales et politiques, cherchent leur propre voie de développement, ancrée sur le continent, respectueuse de la diversité culturelle et linguistique de cette région, fidèle à ses traditions égalitaires profondément enracinées.