Pentagon Papers, un monde d’hommes

La chronique féministe • Il y a des films que tout le monde devrait voir, "Pentagon Papers" de Steven Spielberg fait partie de ceux-ci. J’avais été attirée par le sujet, le journal "Washington Post" aux mains d’une femme, et par les deux merveilleux acteurs Meryl Streep et Tom Hanks, qui n’avaient encore jamais joué ensemble. On sort de ce genre de film plus intelligent-e qu’on n’y était entré et, dans ce cas, du côté des petits qui gagnent contre les gros, un sentiment jubilatoire.

Il y a des films que tout le monde devrait voir, Pentagon Papers de Steven Spielberg fait partie de ceux-ci. J’avais été attirée par le sujet, le journal Washington Post aux mains d’une femme, et par les deux merveilleux acteurs Meryl Streep et Tom Hanks, qui n’avaient encore jamais joué ensemble. On sort de ce genre de film plus intelligent-e qu’on n’y était entré et, dans ce cas, du côté des petits qui gagnent contre les gros, un sentiment jubilatoire.

C’est l’histoire d’un journal local, le Washington Post, à un moment clé, qui va le mettre sur orbite avec les plus grands, comme le New York Times, de réputation internationale. Elle est fondée sur une histoire vraie, magistralement transcrite, comme les Etats-Unis savent le faire, au-delà des SF à déploiements d’effets spéciaux. Ici, pas de gros bras à la Sylvester Stallone, mais des cerveaux et du courage. Pour contester la politique gouvernementale en pleine guerre du Vietnam, on n’utilise pas des armes mais du papier.

Les premières images du film nous plongent, justement, dans cette guerre du Vietnam, en 1965. Soldats avançant dans la forêt, coups de feu, hommes qui tombent, blessés sur des brancards, fermetures éclairs des body bags qu’on remonte sur des cadavres. La guerre dans toute l’horreur de sa banalité. Un homme est en train de taper à la machine. Il s’agit de l’analyste Daniel Ellsberg (Dan), qui rédige un rapport pour le compte du secrétaire général à la Défense, Robert McNamara. En 1971, Dan travaille désormais pour RAND Corporation. Révolté par les mensonges officiels sur le conflit, les USA envoyant des milliers de jeunes se faire massacrer au Vietnam pour rien, il décide de photocopier les 7000 pages des 47 volumes United States-Vietnam Relations, 1945-1967, soit les Pentagon Papers, et d’en transmettre une partie au New York Times.

Mais après la première édition, la justice, sous la pression du président Richard Nixon (20 janvier 1969 – 9 août 1974), qui fait valoir des secrets d’Etat dont la divulgation menacerait la sécurité du pays, interdit au New York Times d’autres publications sur le sujet. Le visionnaire et remuant rédacteur en chef du Washington Post, Benjamin Bradlee (Ben), joué par Tom Hanks, parvient alors à se procurer les documents et prépare l’édition qui va les révéler. Mais Katharine Graham, devenue, à la mort de son mari, propriétaire du journal fondé par son père, est en train de faire les démarches pour qu’il entre en bourse. Or les banquiers détestent les vagues. Les membres de son conseil d’administration la poussent à renoncer à la publication.

Elle est la seule femme dans un monde d’hommes. L’immense salle de rédaction est peuplée d’hommes, il n’y a qu’une poignée de femmes, qui s’occupent de mode et de mariages, et oseront un frémissement de révolte en souhaitant écrire sur des sujets politiques. Son conseil d’administration est uniquement composé d’hommes; les politiciens, les ministres, les chefs de guerre, sont des hommes, jusqu’aux représentants de la justice. A un moment donné, elle laisse entendre qu’on ne la prend pas au sérieux parce qu’elle est une femme. On est frappé par l’omniprésence masculine et la vision de l’époque (pourtant trois ans après Mai 68) que les femmes sont vouées à l’éducation des enfants et aux futilités. Rappelons que la première femme en France à présenter le 20h est Christine Ockrent, dès 1981, soit dix ans après Mai 68. Même si le machisme règne encore en maître aujourd’hui, on constate le chemin parcouru.

Katharine Graham, par la voix de Meryl Streep, prend donc la décision de publier, malgré les pressions qui s’exercent sur elle, la menace que Nixon va tout faire pour la détruire, risquant son journal, son argent, son statut et même la prison. Elle fait montre d’un formidable courage. D’autant plus qu’elle est une amie personnelle de MacNamara, à qui elle reproche d’avoir envoyé au casse-pipe des milliers de jeunes Américains. Le film montre d’ailleurs les relations malsaines entre les hommes de pouvoir et les propriétaires de journaux.

Le New York Times et le Washington Post comparaissent devant les tribunaux, jusqu’à la Cour Suprême. Ils font valoir le Premier Amendement sur la liberté de la presse, inchangé depuis 1791. Pour les soutenir, de multiples journaux diffusent également des extraits du rapport, des manifestant-e-s se massent devant le bâtiment de justice avec des calicots, dont de nombreux jeunes. En effet, Depuis 1968, la contestation de la guerre du Vietnam enfle parmi eux. La décision, votée à 6 contre 3, donne raison aux journaux, contre Nixon. C’est une des décisions les plus importantes pour la presse. C’est aussi la première fois que des journaux font un travail d’investigation contre le Gouvernement. Les membres du Congrès mesurent les dérives d’une présidence sans contrôle, la population apprend, sidérée, les magouilles, les mensonges les tricheries des présidents successifs dès 1955: Eisenhower, Kennedy, Johnson, Nixon, ils ont tous menti.

Lorsque la décision de publier tombe, on assiste à la création d’un numéro, depuis les textes tapés à la machine jusqu’à l’impression, en passant par la découpe des articles, les blocs de lettres en plomb, la mise en page, le passage du papier, le pliage, puis la chaîne des exemplaires, qui s’élève, tel un jet d’eau, comme un défi à la pesanteur. Une époque que j’ai connue. Entre 19 et 20 ans, je venais parfois taper, sur des claviers qui nous cassaient les ongles, mes articles à la rédaction genevoise du Dauphiné libéré et j’ai visité l’imprimerie du journal La Suisse.

A peine la décision de la Cour Suprême est-elle tombée qu’on entend un gardien appeler la sécurité: des voleurs sont entrés dans l’immeuble du Watergate. Le scandale, dénoncé par une enquête du Sénat américain et par deux journalistes du Washington Post: Bob Woodward et Carl Bernstein, admirés dans le monde entier comme des héros, conduira à la démission du président Nixon en 1974, pour éviter l’impeachment qui allait aboutir. C’est le seul président des Etats-Unis qui a démissionné. Les nombreuses imbrications de l’affaire et l’écoute des fameuses cassettes que Nixon refusait de remettre à la justice dévoileront la grossièreté et la brutalité des propos, ainsi que l’étendue des mensonges, saloperies et crimes de celui qu’on surnommait «Tricky Dick», Dick le tricheur.

Il a, notamment, désindexé le dollar de l’or, tricherie historique de portée mondiale, enseveli le Cambodge sous les bombes sans l’accord du Congrès, ce qui a indirectement conduit à la dictature de Pol Pot et des Khmers rouges (l’aviation US a déversé 550’000 tonnes de bombes sur le pays; 50 ans plus tard, le déminage du pays est encore loin d’être achevé), organisé en sous-main avec Kissinger le coup d’Etat contre Allende. Un des pires présidents des USA, tombé en partie grâce à la liberté de la presse.