Eric Stauffer & Cie: bas les masques!

La chronique féministe • Notre chroniqueuse réagit à l'intervention d'Eric Stauffer dans la "Tribune de Genève".

La Tribune de Genève, en page 2, donne la parole aux candidat-e-s des prochaines élections cantonales genevoises. Lundi 26 mars, c’était le tour d’Eric Stauffer. Le titre est séduisant: «Que reste-t-il de Mai 68 pour les femmes?» Le début parle de la révolution de Mai 68. Les années 60-70 ont «libéré les femmes de la parole, de leur corps». C’est plutôt la parole et les corps qui ont été libérés, mais passons. Il relève que la jeunesse de Mai 68 réclamait la liberté, la fête, le plaisir de «jouir sans entraves». Jusque-là, tout va bien. Puis il passe à ce qui reste de Mai 68 pour les femmes. On s’attend à ce qu’il parle des acquis: le droit à la contraception, à l’avortement, à toutes les formations et professions, le congé parental, la revendication de l’égalité salariale, etc.

Eh bien non, sans rapport avec ce qui précède, il passe aux affaires qui se succèdent à «un rythme infernal»: pas une semaine sans qu’un nouveau scandale n’éclate sur «des prétendus abus avec des femmes qui étaient consentantes à l’époque des faits.» Certes, il admet que, si c’est «peut-être réel», c’est dramatique, abject et cela doit être condamné. Mais il continue en disant que le «déchaînement médiatique» est «une non-égalité homme-femme», «une abolition de l’émancipation de la femme si durement acquise il y a 50 ans». Puis il fait une comparaison avec un téléviseur! (Ueli Maurer avait bien comparé sa femme avec un appareil ménager!) Enfin, il conclut en disant que l’homme reste «un chasseur, un prédateur», «le charme, la séduction font partie de son ADN, la femme n’est pas en reste non plus et ainsi va la société.» (italiques ajoutés par l’auteure).

Eric Stauffer nous avait habitué-e-s à son côté grande gueule, mâtiné de grossièreté, voire de vulgarité, et à sa xénophobie. On n’est donc pas étonné-e de constater sa misogynie, les deux allant généralement de pair. Mais là, sous prétexte de défendre les valeurs de Mai 68, il tombe le masque et montre le vrai visage des partis d’extrême droite qu’il a créés: le MCG et, depuis qu’il en a perdu la présidence, Genève en marche.

A priori, selon Stauffer, les femmes qui dénoncent le harcèlement sexuel et/ou les viols qu’elles ont subis sont des menteuses (prétendus abus), puisqu’elles étaient «consentantes» à l’époque. La brutalité de ces propos est consternante, et fait mal. J’avais déjà été blessée par la tribune des cent femmes revendiquant «la liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle». Il y a malheureusement toujours des traîtres aux causes les plus justes.

Depuis des siècles, des femmes subissent la violence sexuelle de la part de leur père, de membres de la famille, de leur mari, leur beau-père, leur patron. Quand elles se plaignaient, on ne les entendait pas. On pensait qu’elles mentaient (comme le pense Stauffer), ou que c’était dans l’ordre des choses, et finalement pas bien grave. Le viol conjugal n’a été reconnu qu’en 1990, on estime que 50% des femmes l’avaient subi. Avant, on rétorquait «devoir conjugal» à celles qui osaient parler. Les paysannes, les ouvrières ont payé un lourd tribut à l’appétit sexuel de ceux qui détenaient le pouvoir, mais également des employées, des secrétaires, des aides en tous genres, voire des cadres. «Ainsi va la société», commente Stauffer. Au commissariat, la plaignante avait généralement affaire à des policiers goguenards, qui doutaient de sa parole; elle subissait ainsi un deuxième viol. Les policiers, le personnel soignant ont reçu des formations, mais tout n’est pas encore résolu.

Comme la violence est une question de pouvoir, et que les hommes, jusqu’à la moitié du 20e siècle, le détenaient partout, les femmes subissaient. Mais l’arrivée des femmes dans tous les domaines et dans les lieux de pouvoir n’a pas changé fondamentalement la situation, parce que la société n’a pas fondamentalement changé. Les stéréotypes ont persisté, l’éducation est restée sexiste, le harcèlement sexuel a continué.

J’imagine que pour Stauffer et d’autres «prédateurs», la revendication de «jouir sans entraves» était prioritairement destinée aux hommes? Yannick Buttet, qui a repris en février sa fonction de président de Collombey-Muraz, semble n’avoir toujours pas compris ce qu’est le harcèlement sexuel, considéré pourtant comme un délit.

Rappelons à nouveau ces chiffres: sur les lieux de travail, 25% des femmes subissent le harcèlement sexuel, moins de 10% portent plainte, 1% des harceleurs ou violeurs sont condamnés. En France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon. Il se commet 685 viols par jour, soit 250’000 viols chaque année dans le monde (viols déclarés), dont 84’767 aux Etats-Unis, 66’196 en Afrique du Sud et 22’172 en Inde.

Les films La source, Dupont Lajoie, Orange mécanique, Les accusés, Un viol, Sexe sans consentement, La belle et la meute, L’homme qui répare les femmes, parlent d’histoires de viol. De nombreux (trop nombreux, diront certains!) témoignages télévisés énumèrent les séquelles des femmes violées. En effet, il y a là une «non-égalité homme-femme», comme dirait Stauffer.

Depuis l’affaire Weinstein, qui touchait des actrices connues, oui, la parole des femmes a été libérée. Oui, après des siècles d’oppression et des années de silence, elles se manifestent, elles parlent, elles dénoncent. Oui, il y a une déferlante de témoignages, tant les cas sont nombreux. Et la société, ahurie (comme si elle n’avait jamais eu connaissance des chiffres ci-dessus ni vu de films qui en parlent), mesure enfin l’étendue du problème, la souffrance des femmes, les conséquences désastreuses (dépression, vie sexuelle foutue, incapacité d’établir une relation). Et, déjà, on trouve qu’elles en font trop, qu’on les a suffisamment entendues! On aimerait qu’elles se taisent, et que tout redevienne dans l’ordre. L’ordre des machos, des lourds, des harceleurs, des prédateurs. Il faut que les femmes continuent à dénoncer cet ordre-là. Sans le confondre avec le plaisir partagé de la rencontre. Pour que la magie de la séduction opère, il suffit d’écouter l’autre, sans rien lui imposer. Mais cela doit passer au-dessus d’un certain nombre d’hommes, qui se comportent en prédateurs à l’insu de leur plein gré!

Par ses propos, Stauffer insulte les femmes, Mai 68 et le principe d’égalité.