Un témoignage lucide sur la vie quotidienne dans la Russie de Poutine

Livre • Frédérique Burnand narre avec talent ses séjours linguistiques, son bénévolat dans un hôpital sibérien et ses rencontres avec une population russe souvent marquée par la nostalgie de l’URSS.

Le centre-ville de Tcheliabinsk (Oural) (photo: F. Burnand).

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L’auteure est l’arrière-petite-fille du grand peintre vaudois Eugène Burnand. Longtemps enseignante de français, philosophie et psychologie au gymnase, elle s’est prise d’amour pour la langue russe et l’a étudiée avec assiduité. Dans son livre, elle relate trois séjours en Russie. Les deux premiers linguistiques, à Moscou en 2007 puis à Novossibirsk en 2012; le troisième raconte son expérience paramédicale à Tcheliabinsk, la même année.

Le récit vaut d’abord par ses qualités littéraires. Elle décrit avec talent villes et paysages russes, notamment les grandes étendues sibériennes. En bonne pédagogue, elle rappelle des événements importants de l’histoire russe à travers les siècles. Ainsi, le souvenir de la «Grande Guerre patriotique» 1941-1945 est encore très vif dans les esprits. Par son observation des nourritures, des vêtements, des mœurs, Frédérique Burnand fait œuvre d’ethnologue. Elle relate nombre de situations, tantôt comiques tantôt émouvantes, qui donnent une bonne image de la vie dans la Russie actuelle. Dans son récit agrémenté d’un certain humour, elle a su s’effacer derrière les témoignages des nombreuses personnes qu’elle a côtoyées. Que retiendra-t-on de ce foisonnement d’informations toutes fort intéressantes?

L’individualisme total
A la fameuse université Lomonossov de Moscou, elle observe une désorganisation qui semble être due autant à une vieille tradition russe qu’à l’ère soviétique. C’est le bardak (le bordel, le foutoir). Tout, d’ailleurs, donne l’impression d’un laisser-aller général. Par ailleurs, elle se trouve immergée dans une société totalement machiste: «Les femmes vont et viennent, mettent la table, servent ces messieurs qui ne lèvent pas le petit doigt.» Dans le métro, plus personne ne parle à personne. Il semble que règne désormais l’individualisme total. Les gens ne s’intéressent plus vraiment les uns aux autres. On trouve aussi dans le livre de bonnes pages sur une religiosité orthodoxe essentiellement rituelle et teintée de superstitions. Quant à l’alcoolisme, il est hélas généralisé.

La deuxième partie raconte son immersion linguistique à Novossibirsk, dont on apprend qu’elle est la troisième plus grande ville de Russie. On retiendra d’abord de bonnes pages sur le voyage en Transsibérien, d’autres, éclairantes, sur la «démocratie» lors des élections poutiniennes! On lira aussi de nombreux témoignages sur la période terrible (chômage, misère) qui suivit la chute de l’URSS. Sans idéaliser la période soviétique, avec ses pesanteurs, son absence de liberté et la médiocrité de la vie quotidienne, Frédérique Burnand met en avant la nostalgie dont témoignent nombre de personnes envers celle-ci. «Avant», tout le monde avait du travail, le niveau de formation était excellent, il régnait un certain esprit collectif d’entraide, on pouvait espérer passer des vacances sur les bords de la mer Noire, les intellectuels et les artistes étaient non seulement respectés mais honorés: «Voilà le leitmotiv, le paradis perdu de tous ceux que je rencontre, jeunes et vieux, hommes et femmes, universitaires ou pauvres paysannes, slaves ou tatares.» Alors que la Russie actuelle offre l’image d’un pays où le fric est roi. Les seules études qui semblent attirer les jeunes sont les sciences économiques qui permettront, peut-être, de faire fortune…

Une Russie nouvelle et marquée par le passé
La troisième partie, intitulée «Travailler en russe», relate trois mois de volontariat non payé (une notion qui semble inconnue en Russie!) à Tcheliabinsk, ville sibérienne à 1500 km à l’est de Moscou. Dans un hôpital spécialisé en cardiologie, par ailleurs neuf et bien tenu, Frédérique Burnand va utiliser ses connaissances en psychologie pour accompagner les patients en attente – souvent angoissée – de leur opération, ou dans la phase post-opératoire. Elle va mettre au point une méthode permettant à ceux-ci d’extérioriser leurs émotions. On parlera encore, après son départ, de la bournandskii metod!

En bref, ce livre attachant constitue une bonne approche de la Russie d’aujourd’hui, à la fois nouvelle et encore fortement marquée par l’empreinte séculaire du tsarisme puis de l’ère soviétique.

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Frédérique Burnand, Jours de Russie, Vevey, Editions de L’Aire, 2018, 285 p.